L’historien britannique Julian Jackson est sur tous les fronts en France avec le triomphe des deux films consacrés à de Gaulle fondés sur sa biographie et la sortie d’un essai, La Chute, sur la défaite française en 1940 face à l’armée nazie.
Julian Jackson en convient : «Il est sans doute plus facile» pour un Britannique que pour un Français d’écrire sur l’histoire récente de la France, en particulier sur la Seconde Guerre mondiale. Mais «c’est de moins en moins le cas», ajoute-t-il, en notant le nombre croissant de livres et de films sur cette période, à l’image de Notre salut, récent long-métrage sur la Collaboration.
L’historien reconnaît avoir été «frappé» par l’engouement autour de La bataille de Gaulle, le diptyque d’Antonin Baudry qui a attiré près de six millions de spectateurs en France depuis sa sortie cet été. «Je pense que ce film est tombé à pic» alors que les Français, qui éprouvent «du désamour pour les hommes politiques», cherchent à «se raccrocher à un personnage qui a réenchanté la politique», ajoute-t-il.

Récupération politique «absurde»
L’historien britannique a été très impliqué dans la préparation du biopic, qui s’inspire de sa biographie De Gaulle. Une certaine idée de la France, succès en librairies à sa sortie en 2019. «De Gaulle reste très présent dans les esprits mais j’ai été surpris par le fait que les Français le connaissent mal, en dehors de l’Appel du 18 juin et des images célèbres des années 1960 : de Gaulle à la télévision, de Gaulle et la guerre d’Algérie…», selon lui.
De Gaulle donne une image héroïque de la vie politique et représente un certain courage
Il qualifie cependant d’«absurde» la récupération politique du Général de Gaulle, alors qu’«il est très difficile d’imaginer ce qu’il penserait des problèmes actuels de la France et de la manière de les résoudre». En réalité, de Gaulle continue de fasciner car «il donne une image héroïque de la vie politique» et «représente un certain courage», estime Julian Jackson. Qui accueille toutefois avec «scepticisme» l’affirmation selon laquelle les Français seraient en quête d’un homme providentiel.
Pour lui, «il ne faut pas oublier que, de son vivant, de Gaulle a été autant admiré que détesté, haï même», en particulier par la gauche et François Mitterrand, dont la «détestation» pour le fondateur de la Cinquième République était «ce qui le motivait le plus». À 72 ans, le professeur d’histoire à la Queen Mary University de Londres ausculte la France depuis les années 1980, dans les pas de l’historien américain Robert Paxton, réputé pour son livre La France de Vichy en 1972.
Doctrine militaire obsolète
Dans La Chute. France, 1940, récemment publié par Le Seuil après être sorti en anglais en 2003, Julian Jackson revisite les six semaines du printemps 1940 durant lesquelles la France s’effondre face à l’avancée rapide de l’armée allemande, qui entre à Paris à la mi-juin. «Pour moi, cette chute est avant tout une défaite militaire» qui «n’était pas inéluctable», affirme-t-il, en pointant la responsabilité d’une doctrine militaire obsolète et d’un commandement défaillant.
Souvent mise en cause, la Troisième République «n’a pas failli» dans la préparation puisque l’armée française avait à sa disposition «le même nombre de tanks que l’Allemagne, d’une technologie parfois meilleure». L’instabilité politique et les profondes divisions sociales ont joué un rôle dans la débâcle, qui entraîna la chute de la Troisième République et la mise en place du régime de Vichy. Malgré la victoire de 1945, «il ne fait nul doute que cette défaite fut la traduction militaire d’un glissement de l’équilibre des puissances mondiales au détriment de la France et de l’Europe», affirme Julian Jackson en conclusion de son essai.
La Chute. France, 1940, de Julian Jackson. Éditions du Seuil.