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[Littérature] Delphine de Vigan rend le smartphone romanesque


(Photo : afp)

Une jeune fille abandonne son portable et disparaît… Dans Je suis Romane Monnier, la romancière raconte nos vies ultraconnectées et ce qu’elles disent de nous. Rencontre. 

C’est un livre qui n’aurait pas pu être écrit il y a vingt ans… Le nouveau roman de Delphine de Vigan raconte l’emprise du smartphone sur nos vies et les traces qu’il laisse lorsqu’on disparaît. «Que veulent vraiment nos téléphones?», s’interroge ainsi l’héroïne de Je suis Romane Monnier (Gallimard), sorti en début d’année. Comme dans ses précédents romans – de Rien ne s’oppose à la nuit à Les Enfants sont rois –, l’autrice aime «inventer des personnages qui vont faire vivre ces interrogations à travers leur intimité», explique-t-elle.

Je suis Romane Monnier met en scène deux personnages principaux : la jeune Romane et Thomas, un homme d’âge mûr qui, un samedi soir, échangent par mégarde leur portable dans un bar. Romane accepte le lendemain de redonner son bien à Thomas, mais demande à celui-ci de garder le sien, sans expliquer pourquoi elle s’en débarrasse. À la fois interloqué et curieux, Thomas commence à fouiller le téléphone pour tenter de comprendre pourquoi la jeune femme s’est «soustraite du monde», sans plus donner signe de vie.

La tentation de «faire table rase»

Dans son journal intime conservé par l’appareil, Romane avoue ne plus supporter «ces flux continus sur X, sur Insta, sur TikTok, ces fils que l’on déroule sans fin, dont on ne verra jamais le bout». «Nous avons perdu la satisfaction d’avoir terminé, la certitude que cela s’arrête quelque part», se désole-t-elle. Pour Delphine de Vigan, ce «sentiment d’être submergé dans l’océan numérique» semble «partagé par un nombre croissant de personnes». Dont certaines décident alors de «décrocher», notamment de l’actualité.

D’où ce texte sur «l’effacement», réponse à une «pression» née de l’hyperconnexion. «Il me semble que les jeunes générations, qui ont adopté les nouvelles technologies sans aucune difficulté ou sont nées avec, aspirent parfois à y échapper, à s’en extraire, à retrouver du silence, de la disponibilité pour autre chose», explique l’autrice. Mais pour elle, cette tentation de «faire table rase» existe chez chacun. «C’est un livre sur les traces, c’était d’ailleurs mon titre de travail», dit-elle. Et c’est aussi un thème qu’elle déroule depuis qu’elle a commencé à écrire des romans, dont D’après une histoire vraie (2015).

Le smartphone contient les empreintes de notre vie, bien plus que nos tiroirs ou nos placards

«Pour les jeunes générations, il n’y a pratiquement plus rien de matériel, d’écrit. Très rares sont ceux qui s’écrivent des lettres ou qui écrivent un journal intime sur le papier», remarque-t-elle. Tandis que leur portable renferme à la fois de l’«anecdotique» et du «très intime», «noyés dans la masse infinie des données numériques». «Il contient les empreintes de notre vie, souvent bien plus que nos tiroirs ou nos placards», soutient-elle encore. «Il a pris dans nos vies une place qu’aucun objet n’avait prise auparavant.»

Quid des «archives du XXIe siècle?»

Mais la romancière se garde d’aller au-delà de ce constat : «Je n’ai pas du tout envie de donner des leçons. Ça ne m’intéresse pas et ce n’est pas mon rôle.» Dans le roman, Thomas se souvient aussi de «la vie sans smartphone», de «ce temps qu’il pouvait passer assis à une terrasse de café, le nez en l’air ou à regarder les gens passer», sans être happé par l’écran de son téléphone. «Ce temps non compté, sans enjeu, sans empreinte, a disparu. Englouti par un objet», constate-t-il.

De ce fait, «que fait-on du téléphone de quelqu’un qui disparaît ou qui meurt?», se demande Thomas dans le roman. Et «quelles seront les archives du XXIe siècle?». Je suis Romane Monnier paraît cinq ans après Les Enfants sont rois, un roman sur les enfants surexposés aux réseaux sociaux. «J’ai le privilège de vivre de l’écriture pour créer à mon rythme», souligne Delphine de Vigan. Explorant d’autres registres, elle a écrit une pièce de théâtre, Les Figurants, qui sera mise en scène par Valérie Donzelli à Paris et au festival d’Avignon cet été.

Je suis Romane Monnier,
de Delphine de Vigan.
Gallimard.

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