Le réalisateur géorgien George Ovashvili présente The Moon Is a Father of Mine, son film «le plus personnel», coproduit au Luxembourg (Joli Rideau) : un voyage initiatique entre un père et son fils dans un pays en quête d’identité.
En 1991, au lendemain de la chute de l’URSS, Toma vit à Tbilissi avec sa grand-mère, quand réapparaît Nemo, le père, après dix ans de prison. Pour tisser le lien qu’ils n’ont jamais eu, ce dernier emmène Toma dans son village, loin de la capitale géorgienne, aux abords d’une grande forêt. Au milieu des chasseurs qui lui font comprendre qu’il n’est plus le bienvenu, Nemo veut apprendre à connaître ce fils, plus un enfant mais pas encore dans l’adolescence, lui enseigner à survivre, et lui dévoiler la vérité sur son passé. Une rencontre à hauteur d’hommes en construction, ou en reconstruction, dans un pays à l’identité troublée : George Ovashvili assure que son cinquième long métrage est «le plus personnel». «C’est un film qui vient du cœur», glisse-t-il au Quotidien.
Malgré son beau titre et ses touches de poésie, The Moon is a Father of Mine cache un drame âpre et violent, aux lourds silences, et qui provient entièrement des «souvenirs d’enfance» qui «poursuivent» le réalisateur «depuis des années». «Il y a deux histoires en une, raconte George Ovashvili. Le père du film est en réalité mon oncle, un homme qui souffrait beaucoup, qui avait des problèmes avec tout le monde, qui cumulait les séjours en prison et qui, après avoir accidentellement tué quelqu’un, a essayé de recommencer une nouvelle vie.» L’enfant serait un ami d’enfance du cinéaste : «Son père l’avait emmené chasser dans les montagnes et il est mort subitement. L’enfant seul dans la forêt, la nuit, a dû trouver le chemin vers la maison.»
«Éternel insatisfait»
À l’écran, la petite histoire est aussi contrariée par la grande, dans ce pays nouvellement indépendant qui, jusque dans son village le plus reculé et hostile, ne sait pas dire s’il est libre ou abandonné. Le conteste historique reflète le parcours du jeune Toma (et vice versa), et «il y a un parallèle entre le lien père-fils et le rapport du père à la patrie», pointe encore George Ovashvili. D’un côté, le cinéaste admet avoir eu lui-même une relation similaire, «pas conflictuelle, mais froide, très distante», avec son propre père. De l’autre, il analyse la situation en Géorgie, un pays miné par «des guerres et conflits ethniques», qui a «perdu 20 % de son territoire, annexé par la Russie» et où le peuple n’a jamais cessé de «souffrir depuis les temps difficiles de l’Union soviétique». «Il m’a fallu beaucoup de temps pour créer cette histoire, car il s’agit de mes souvenirs et de mes émotions.» Soit cinq ans de travail seul, avant de façonner le scénario avec son habituel complice d’écriture, le Néerlandais Roelof Jan Minneboo. Néanmoins, l’autoproclamé «éternel insatisfait» qu’est George Ovashvili conclut que «(s)on histoire était meilleure que le film fini», qui s’est véritablement dessiné au montage.
Il s’agit de mes souvenirs et de mes émotions
Au Luxembourg, où il est distribué en salles depuis mercredi par Tarantula, le film a reçu l’aide à la production Cineworld du Film Fund, et est coproduit par Fabrizio Maltese et sa société Joli Rideau, ainsi que par cinq autres pays. Déjà auteur de Corn Island (2014), dans lequel le quotidien de la vie paysanne se frotte à la situation géopolitique tendue, ou Khibula (2017), qui raconte l’exil dans les montagnes, tant réel qu’hallucinatoire, du premier président géorgien, Zviad Gamsakhurdia, George Ovashvili explique que l’écriture et le financement de ce nouveau film ont été, de loin, les plus compliqués dans sa carrière. Il salue ainsi le «soutien et l’aide» dont a fait preuve son producteur luxembourgeois, un «véritable ami».
Première série
Le film n’en est encore qu’au début de son parcours en festivals et dans les salles de cinéma autour du monde, mais George Ovashvili est déjà en tournage de son prochain projet. Actuellement à Istanbul, il filme pour la chaîne de télévision turque TRT sa première série, No Way Home, l’adaptation d’un roman à succès en six épisodes. «L’histoire se déroule dans les années 1980 en Turquie, quand le gouvernement a rendu l’école obligatoire pour tous les enfants. On suit un garçon dans un village de montagne, qui ne veut pas aller à l’école mais rêve d’être écrivain», résume le réalisateur. On n’est jamais très loin de son œuvre cinématographique, mais le Géorgien sait qu’il s’agit là d’un «vrai défi», bien qu’il dit n’avoir aucune intention de devenir un «réalisateur de télévision». «J’ai juste besoin d’essayer quelque chose de frais, de nouveau.»
The Moon is a Father of Mine,
de George Ovashvili. En salles.