Le réalisateur Édouard Bergeon s’invite dans la vie de Jérôme Bayle, éleveur charismatique du sud-ouest français et figure nationale de la ruralité. Au bout, un plaidoyer sur la colère et les espoirs du monde agricole.
Fin février, Jérôme Bayle, figure des manifestations agricoles de 2024, n’a pas le temps de profiter du Salon de l’agriculture : il enchaîne en effet les interviews pour promouvoir le documentaire Rural, dont il est le héros, et donner une image positive «des différentes agricultures» françaises. Quand le réalisateur Édouard Bergeon (Au Nom de la Terre) le contacte, via le sociologue du monde agricole et coauteur du film François Purseigle, Jérôme Bayle refuse, comme il avait déjà refusé «une quinzaine de projets comme ça». Il est pourtant habitué des caméras et des plateaux télévisés depuis son blocage médiatisé de l’A64 en Haute-Garonne, en janvier 2024.
Mais après une journée passée avec le réalisateur, «ça a matché!». «On a le même drame familial, on a tous les deux 42 ans et la même passion du sport», énumère l’agriculteur, aux côtés de celui qui est devenu «comme un frère». Leur drame commun, c’est le suicide du père, agriculteur dans les deux cas, évoqué avec pudeur dans le documentaire, au détour d’un chemin de la ferme familiale où le corps du père de Jérôme Bayle a été retrouvé. «J’ai fait ce film bénévolement, je ne veux rien retirer de la tristesse du monde agricole», dit l’éleveur.
Le discours est bien rodé mais non sans sincérité : avec la sortie du film en France, le duo était en croisade pour «recueillir la parole des citoyens, des consommateurs, des jeunes, des vieux, des urbains», explique le réalisateur. «Et avoir un débat, un échange», complète Jérôme Bayle, qu’on voit discuter dans le documentaire avec la cheffe des écologistes, Marine Tondelier, comme avec Gabriel Attal (alors Premier ministre) ou avec la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet.
«On oppose l’agriculture aux écologistes. En fait, il faut qu’on soit complémentaire et que chacun mette de l’eau dans son vin», plaide Jérôme Bayle. Le réalisateur dénonce lui des normes européennes trop contraignantes, «l’impossibilité de curer un fossé à cause d’une petite bête» protégée ou de «construire des retenues d’eau». «C’est dur, surtout avec les conditions climatiques en Occitanie», dévastée par les crues, ajoute Jérôme Bayle.
J’ai fait ce film bénévolement, je ne veux rien retirer de la tristesse du monde agricole
En tout cas, tout le monde veut s’afficher avec la star de l’agriculture. Y compris dans les allées du salon, où il ne peut faire deux mètres sans être interpellé, croisant l’ex-présidente de la Coordination rurale Véronique Le Floc’h qui demande, elle aussi, un selfie. Dans le film, on voit le président de la FNSEA (NDLR : le syndicat majoritaire dans la profession agricole), Arnaud Rousseau, rendre visite aux vaches de Jérôme Bayle. «On ne défend pas la même agriculture mais il faut trouver des dénominateurs communs», explique l’éleveur.
«En France, il y a des agricultures», ajoute-t-il, demandant une politique plus territoriale et moins verticale. Jérôme Bayle «est ce qu’on appelle un bon client chez les journalistes : il a du charisme, il accroche la caméra, il a le sens de la formule et l’intelligence de la situation», sourit Édouard Bergeon. Mais avec le réalisateur, il a découvert «le temps long» du documentaire : plus de 250 heures de rush et un scénario écrit au fur et à mesure.
«Quand je commence à le suivre, je ne suis pas au courant qu’avec ses copains des Ultras de l’A64, ils vont créer une association et qu’ils vont se présenter aux élections de la chambre d’agriculture de Haute-Garonne (NDLR : et les remporter en janvier 2025). Et au bout de six mois, débarque une petite famille», raconte le documentariste. Une mère divorcée et ses deux enfants emménagent près de la ferme, avec un jeune adolescent qu’on voit quitter sa console de jeux vidéo pour apprendre à conduire un tracteur.
Jérôme Bayle se transforme alors en «papa de cœur» bourru, offrant au film des scènes émouvantes sans être tire-larmes. «J’aime bien transmettre, apprendre ce qu’on m’a appris, redonner. Ce garçon, il est un peu comme moi, il ne veut pas rester à l’école, il ne reste pas en place». Et aujourd’hui, son rêve est de devenir agriculteur.
Rural, d’Édouard Bergeon.