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[Cinéma] Richard Linklater filme l’humain avant tout


Le nouveau film de Richard Linklater fait écho au côté «artisanal du théâtre musical des années 1930 et 1940». (Photo : sony pictures classics)

Le réalisateur américain Richard Linklater retrouve son acteur fétiche, Ethan Hawke, dans Blue Moon, un drame musical sur les coulisses de Broadway, en salle mercredi.

L’intrigue se déroule en 1934. Ethan Hawke incarne le romancier et parolier new-yorkais Lorenz Hart, auteur de célèbres chansons pour Broadway, dont The Lady Is a Tramp, My Funny Valentine ou Blue Moon, qui donne son titre au nouveau film de Richard Linklater. Ethan Hawke occupe le devant de la scène pendant la quasi-totalité des 100 minutes de ce long métrage, qui se déroule comme une production théâtrale à l’intérieur d’un hôtel et d’un bar.

«C’est essentiellement filmé comme une (seule) scène. Cela commence et tous les dominos tombent d’un seul geste», déclarait Hawke après la première mondiale de Blue Moon en février 2025 à la Berlinale, où le film était en compétition. Richard Linklater a choisi de faire revivre le côté «artisanal du théâtre musical des années 1930 et 1940», en faisant écho aux chansons écrites par Lorenz Hart et son partenaire compositeur Richard Rodgers, joué dans le film par l’acteur irlandais Andrew Scott – qui a reçu l’Ours d’argent de la meilleure performance dans un second rôle.

«Notre objectif avec ce film était de savoir s’il pouvait être comme une chanson de Rodgers et Hart. S’il pouvait être beau et un peu triste et drôle en même temps», a déclaré Richard Linklater. On y suit le duo lors d’une fête organisée pour la première de la comédie musicale Oklahoma!, un succès composé par Rodgers avec un nouveau partenaire créatif, Oscar Hammerstein. Hart comprend alors qu’il n’est plus en vogue et succombera quelques mois plus tard à son alcoolisme. «Il devient très clair que les temps le dépassent. Ils délaissent son génie», reprend ce poids lourd du cinéma d’auteur.

Souci d’authenticité

Ce nouveau long métrage arrive quelques mois après la sortie en salle de Nouvelle Vague, son premier film tourné en français, qui retrace comment le réalisateur Jean-Luc Godard a défié les conventions cinématographiques pour créer son classique de 1960 À bout de souffle. Linklater capture l’assurance, le charisme et l’impulsivité avec lesquels Godard a convaincu les producteurs hollywoodiens et la star Jean Seberg d’embarquer dans son premier film, sans scénario ni calendrier de tournage. «Il est un peu prétentieux, mais c’est un génie. Une révolution est en cours, mais il est le seul à le savoir», a résumé Richard Linklater.

Nouvelle Vague et Blue Moon semblent alors esquisser une réponse à une question cruciale, au moment où l’intelligence artificielle menace de submerger Hollywood : l’art existe-t-il sans le génie humain et toutes ses imperfections? «L’IA ne va pas faire un film», estime le Texan, avant d’ajouter : «Raconter une histoire, avoir une narration, des personnages? Quelque chose qui se connecte à l’humanité? C’est un tout autre truc.»

Richard Linklater a ainsi réfléchi à ce qui produit le génie humain et l’art ces derniers temps. Pour lui, l’IA est «juste un outil de plus» à la disposition des artistes, mais elle «n’a pas d’intuitions ni de conscience». Cette technologie «sera moins révolutionnaire que tout le monde ne le pense dans les prochaines années», promet-il.

Vingt ans de tournage

Outre des réalisateurs visionnaires comme Jean-Luc Godard, le mouvement de la Nouvelle Vague française et son réalisme documentaire caractéristique ont aussi été portés par une révolution technologique : l’avènement de caméras bon marché, plus légères pour l’époque. Mais Linklater n’imagine pas que les économies de coûts et la flexibilité permises par l’IA puissent déclencher de nos jours une révolution cinématographique semblable.

«Vous allez voir des choses cool», concède-t-il. Mais «la chose la plus difficile à faire est toujours de raconter une histoire captivante que les gens veulent voir». Cette alchimie repose sur de nombreux paramètres, insiste-t-il : «C’est le jeu d’acteur, c’est la structure de l’histoire, c’est le rythme, le style (…). Aucun algorithme ne fera cela. Aucun prompt ne fera cela.»

Parmi ses projets en cours, le cinéaste de 65 ans a décidé d’adapter la comédie musicale Merrily We Roll Along pour le grand écran. Une histoire racontée à l’envers et se déroulant sur deux décennies, qui chronique la fin d’une amitié entre trois artistes. Le réalisateur tourne véritablement ce film sur 20 ans, pour permettre aux acteurs de vieillir à l’écran. Un parti pris qui rappelle Boyhood, son film tourné pendant 12 ans, qui lui avait valu en 2014 l’Ours d’argent du meilleur réalisateur à Berlin.

Face aux possibilités offertes par l’IA, qui a récemment permis, entre autres, de rajeunir Tom Hanks pour le film Here (Robert Zemeckis, 2024), Richard Linklater ne manifeste que du désintérêt. «Ce n’est pas un truc visuel, vous savez? Je veux vraiment qu’un acteur d’un certain âge joue un personnage», explique-t-il. Pour lui, demander à un comédien de 25 ans de jouer un personnage de 45 ans n’est «pas authentique», car les jeunes «ne savent même pas ce que cela signifie». «Je veux que les acteurs soient vraiment plus âgés et plus sages», insiste-t-il. «C’est ma façon de m’accrocher à l’humanité!»

Blue Moon,
de Richard Linklater. Sortie mercredi.

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