L’acteur, oscarisé en 2023, poursuit son entreprise de réhabilitation auprès d’Hollywood avec Rental Family, film qui, en creux, parle de ce qu’il connaît bien : sortir de la solitude et de l’oubli en jouant.
Quand en 2023, en larmes, il est monté sur la scène des Oscars pour recevoir son prix d’interprétation pour The Whale de Darren Aronofsky, Brendan Fraser ne faisait pas semblant, ému jusqu’à l’âme. Voilà en effet des années qu’il ne survivait que grâce à la télévision, le cinéma lui ayant tourné le dos pour diverses raisons : des soucis de santé et des problèmes de dépression que l’acteur va verbaliser en 2018, dans la foulée du mouvement #MeToo, en accusant un ponte de l’industrie cinématographique de l’avoir agressé sexuellement. Mais c’est un fait : ses grands yeux bleus à la Droopy et ses airs de grand dadais naïf, qui lui ont valu quelques rôles d’importance (la saga The Mummy) et plus confidentiels (The Quiet American, Bedazzled, Crash), ne sont plus sur grand écran. Lui qui incarnait à ses débuts un homme des cavernes décongelé par des adolescents (Encino Man) est réduit à l’état de fossile.
Jusqu’à donc, cette improbable résurrection et ce rôle où il habite un père emprisonné dans un corps massif de 270 kg, tourmenté par le chagrin et replié sur lui-même, cherchant la rédemption auprès d’une fille qu’il connaît à peine. «Son pouvoir est de voir le bien chez les autres et de le faire ressortir!», confiait l’acteur à la Mostra de Venise à propos de son personnage. Trois ans plus tard, on retrouve cette stature imposante, cette voix réconfortante et ces expressions faciales (à la limite de la caricature), au premier plan dans Rental Family de Hikari, connue pour 37 Seconds et la série Beef. Brendan Fraser y poursuit son entreprise de réhabilitation, dans un film dont la thématique principale le rattache à sa propre et récente expérience : sortir de la solitude et de l’oubli en jouant. Et retrouver sa place dans un monde dont il a perdu les codes, comme l’a été Hollywood.
Il est ainsi Philip Vanderploeg, un acteur américain qui a quitté son Midwest natal pour Tokyo il y a sept ans. Un «gaijin» («étranger») qui dénote dans le paysage : trop blanc, trop corpulent et toujours en retard. Un rocher planté au cœur d’une mégapole qui ne se repose pas. À la recherche d’un travail, il va découvrir une pratique qu’il ne connaissait pas : la location de proches – que le réalisateur Werner Herzog avait abordée dans Family Romance, LLC (2019). Le principe? Dans une société de performance où le numérique et la densité isolent, il est possible de faire appel à des comédien(ne)s qui peuvent pallier l’absence d’un membre de la famille, d’une relation amoureuse, d’amis… Et ainsi sauver les apparences. «La solitude n’est pas propre à la société japonaise, mais elle y est renforcée par les tabous, les traditions et les conventions sociales», explique la réalisatrice.
Parfois, il n’y a pas de mal à faire semblant!
Le personnage de Brendan Fraser, dont le seul fait d’armes est une publicité pour du dentifrice sous les traits d’un superhéros anticaries, va se prendre au jeu. D’abord méfiant de ce qu’il considère comme un «mensonge» mêlé à du voyeurisme, il va se mettre dans la peau, tour à tour, d’un jeune marié, d’un copain, d’un journaliste interviewant un ex-acteur en manque de reconnaissance et, plus dur encore, le père d’une jeune fille de dix ans. «Parfois, il n’y a pas de mal à faire semblant!», reconnaît-il, sauf quand la frontière entre la réalité et le boulot se brouille. Si comme dans Lost in Translation (2003), il sort de l’isolement et redonne du «sens» à sa vie, il va trop prendre à cœur son nouveau rôle. Et pour cause : «La famille, c’est ceux que nous choisissons d’inclure, plutôt que ceux qui nous sont assignés», explique Brendan Fraser. «Si nous nous investissons dans la vie des gens, tant que nous y croyons, eux aussi y croiront. Et je ne vois vraiment pas quel mal il y aurait à cela.»
Avec un tel sujet, Hikari aurait pu développer un film sur les limites (morales comme éthiques) du jeu, mais va se cantonner à raconter son pays d’origine qui, sous ses apparences bienveillantes et polies, cache une réelle brutalité. Et en plaçant sa caméra sur le regard plein de mélancolie de son héros, la réalisatrice reste dans les poncifs sur la construction identitaire et sociale, ce qui colle bien aux lisses visions familiales du distributeur de Rental Family, à savoir Disney. Un choix qui permet à Brendan Fraser de montrer qu’à l’âge de 57 ans, il n’est pas encore «has been». Mieux : ces prochains mois, on le verra aux côtés d’Al Pacino (Assassination), Dustin Hoffman (Diamond) ou dans un biopic où il incarne Dwight D. Eisenhower qui, avant devenir président des États-Unis, était celui qui a planifié et permis le débarquement de Normandie de juin 1944. Qu’on se le dise : Brendan Fraser est relancé!
Rental Family, de Hikari.
Actuellement en salles.