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[Cinéma] «Primavera» : éveil musical


Photo : moana films

Une orpheline violoniste en quête d’identité rencontre un certain Antonio Vivaldi, compositeur en quête de reconnaissance. Au bout, un film sur la musique comme moteur d’émancipation. 

Les «ospedali» de Venise, institutions séculaires dédiées à l’accueil des orphelin(e)s et autres indigent(e)s, offrent un potentiel narratif passionnant. Imaginez : au départ pensés comme des organismes de charité, ils s’apparentent à un conservatoire d’où émergent de jeunes talents. Pour leurs voix ou leurs maîtrises des instruments, les plus aisés s’y ruent pour entendre des sérénades et des concertos, tandis les maîtres de musique sont courtisés afin d’y apporter un enseignement d’excellence. Ainsi, celui de la Pietà est définitivement rattaché au nom d’Antonio Vivaldi (1678-1741), qui y entra en 1703 comme professeur de violon avant de bouleverser, par son inventivité et sa passion, les codes du baroque.

Pour y parvenir, il a pu s’appuyer sur un ensemble exclusivement féminin dont la réputation va bientôt traverser l’Europe. Dissimulées au public, masquées ou jouant derrière une grille, cet orchestre de jeunes filles se produit pour les riches mécènes de l’institution, mais leur virtuosité attire aussi les souverains et les intellectuels venus de tout le continent pour assister à leurs concerts, réputés parmi les meilleurs du monde. Seul hic de cet élan humaniste : une fois leur formation achevée et leur majorité atteinte, elles ne pouvaient pas en vivre (seuls les hommes étaient professionnels). Ces orphelines ne pouvaient donc aspirer qu’à deux choses : un bon mariage ou jouer toute leur vie pour la gloire de Dieu. 

La musique, «force vitale»

Un tableau idéal, donc, pour dépeindre le patriarcat à l’œuvre et sa riposte : l’émancipation par la musique. Il y a deux ans, avec Gloria!, la réalisatrice Margherita Vicario s’était déjà attelée à la question en mettant en lumière le destin de Maddalena Laura Sirmen, violoniste et compositrice italienne (1745-1818), coincée avec ses consœurs d’infortune à l’institut Sant’ Ignazio. Avec Primavera, il est aussi question de premier film puisque que l’on trouve derrière la caméra Damiano Michieletto, metteur en scène d’opéra réputé, jusque-là connu au cinéma pour une tentative qui n’a pas fait date (le moyen-métrage Gianni Schicchi en 2021). 

La musique ne sert à rien, mais elle peut tout faire

Inspiré du roman Stabat Mater de Tiziano Scarpa, il dit développer ici ses «thèmes de prédilection» : «la musique comme force vitale», et Venise, sa ville d’adoption, «dont la beauté et les mystères confèrent au récit une dimension à la fois charnelle et symbolique». Bêtement traduit en français par Vivaldi et moi, Primavera, au titre clin d’œil aux fameuses Quatre Saisons, raconte ainsi une «rencontre printanière, un double éveil après un long hiver» : celui d’une jeune violoniste orpheline en quête d’identité, et celui d’un compositeur habité par une frénésie créatrice mais fragilisé par une santé précaire et un besoin viscéral de reconnaissance.

«Ce n’est pas un biopic!»

Il y a donc Cecilia (jouée par Tecla Insolia) qui écrit des missives pleines d’espoir à sa mère – dont elle ignore l’identité. Des origines troubles qui la hantent et l’empêchent d’envisager l’avenir. Comme ses amies, elle «brule de désirs refoulés», dit le réalisateur, et rêve de découvrir le monde. Mais malgré sa détermination et sa force d’âme, elle sait qu’elle n’est qu’un simple objet de convoitise, dont l’unique valeur est sa virginité. Et c’est là qu’arrive Antonio Vivaldi (Michele Riondino), «un homme solitaire» au souffle court, «épuisé par la maladie et en quête d’un sens nouveau à sa création». Sous son impulsion et son approche novatrice, les musiciennes de la Pietà s’éveillent alors à un souffle nouveau dont Cecilia, en première ligne, qui voit naître en elle un «irrésistible désir d’émancipation».

«La protagoniste, c’est elle, pas lui! Ce n’est pas un biopic, même si la dimension musicale est évidemment très présente», explique Damiano Michieletto. On découvre toutefois «le prêtre roux» sous un autre aspect, balloté dans un milieu extrêmement concurrentiel (où la musique est un instrument de pouvoir et de prestige, régie par l’argent) et aux goûts changeants (rappelons que son œuvre a seulement été redécouverte au tout début du XXe siècle). Quant à Cecilia, «ombre» masquée dans une Venise aux airs de carnaval, elle n’est que le reflet de tous ces petites gens, exploitées, rompues aux tâches quotidiennes et sans horizon. Mais comme la musique de Vivaldi, «qui exalte et étourdit, comme la vie elle-même», elle va se dessiner un nouveau destin. Finalement, ce n’est pas Juditha triumphans, du nom de l’oratorio que Vivaldi compose durant ces années, mais bien Cecilia qui a tout à gagner. 

Primavera, de Damiano Michieletto.

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