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[Cinéma] Pleurer de rire ou le stand-up sur grand écran


(Photo : searchlight pictures)

Avec Is This Thing On?, Bradley Cooper s’aventure dans le stand-up. Un monde que le cinéma connaît bien et où le rire souvent fait écran. 

Parler de soi devant tout le monde

Le stand-up est un art de scène bien singulier : il y a l’humoriste face au public et le micro qui fait office d’unique artifice. Héritier des spectacles forains et du vaudeville, le stand-up moderne commence au XXe siècle avec des comiques qui parlent à la première personne. Pour citer le titre de l’un des spectacles de l’inénarrable Michael Youn, ils sont «plukapoil». Cette proximité brute crée bien sûr une intimité immédiate, où il s’agit de rire de l’impudeur. L’humoriste joue les funambules du blabla, en abordant des sujets personnels, avec de l’interaction; c’est un jeu du «je», et parfois un miroir un peu déformant tendu à celui qui rit. L’histoire du genre est jalonnée de figures comme Lenny Bruce (objet du documentaire Lenny Bruce : Swear to Tell the Truth de Robert B. Weide en 1998) ou Richard Pryor, qui, en poussant le cri de l’humour, ont essuyé la censure. Kliph Nesteroff, ancien stand-upper, formule d’ailleurs l’idée que «la comédie a toujours eu sa part de danger». 

Cette forme d’humour en tout cas se distingue du one man/one woman show classique. Par contraste, il peut y avoir une frontière floue entre les personnages et la mise en scène; c’est un voyage partagé où le comédien semble parfois lui-même perdu. Dans un one man show, l’audience suit la quête du personnage. En stand-up, le comédien parle d’égal à égal avec la salle, en compilant blagues et anecdotes comme autant d’éclats de lucidité. Les chaînes de télé ou les émissions comme Saturday Night Live (première en 1975 aux États-Unis) ont mis en avant les stand-uppers, parmi lesquels des futures stars du cinéma, comme Eddie Murphy ou Amy Schumer, qui ont débarqué sur SNL avant de faire marrer sur grand écran. Sur scène, on trouve la facture incisive de Jerry Seinfeld (autour du trivial ordinaire) autant que le franc-parler de Dave Chappelle, l’humanisme cru de Sarah Silverman ou l’absurde flamboyant de Bo Burnham. Le stand-up est un peu la salle d’expérimentation du rire contemporain, où chacun touche la corde sensible. 

De la petite salle au grand écran

Le passage du club au cinéma est devenu un parcours classique. Eddie Murphy donc, après ses succès scéniques (à la fin des années 1970), explose sur Saturday Night Live puis au cinéma avec Trading Places (John Landis, 1983) ou Coming to America (John Landis, 1988). De même, Chris Rock, découvert par Eddie Murphy lui-même, enchaîne les spectacles en solo et les rôles au cinéma. Idem pour Whoopi Goldberg ou Robin Williams. En France, Jamel Debbouze, à la base célèbre pour ses sketchs stand-up, s’est mué en acteur populaire, avant de créer, avec Kader Aoun, le Jamel Comedy Club, qui lui-même révélera Thomas N’Gijol, Fabrice Eboué ou Amelle Chahbi, des humoristes qui passeront aussi par le cinoche, devant la caméra et même, pour certains, derrière. Leur point commun : chacun a porté à l’écran, évidemment, un peu de son identité comique. 

Et pourtant… le tournage n’est pas une performance live. Sur scène, l’humoriste alimente non-stop ses textes auprès d’un public en chair et en os. Au cinéma, la barrière de l’écran impose un jeu intérieur, un texte écrit et puis des prises multiples; c’est l’inverse de l’improvisation, le contraire du freestyle, aussi préparé et ciselé soit-il en cuisine. Chris Rock l’exprime lui-même : son film Top Five (2014) l’a forcé à devenir «un héros assez fort pour convaincre ses fans qu’il n’est plus juste un stand-upper». Chaque humoriste dans le style stand-up qui réussit au cinéma cristallise ce dilemme de pur équilibriste : rester soi-même ou jouer un rôle. La plupart choisissent un personnage proche de leur persona scénique et glissent leur humour dans une intrigue plus large. Ce qui révèle en fin de compte une quête d’authenticité : ils acceptent d’évoluer, mais refusent quelque part d’être déconnectés de leur voix première. Leur parcours est alors presque une étude de l’ego artistique; le stand-upper devient comédien ou acteur sans totalement quitter la confidence intime du micro. Et leurs films sont souvent des ponts entre l’essence brute du stand-up et la narration plus structurée du cinéma, illustrant le compromis entre la spontanéité et le scénario.

«Y a du monde dans la salle?»

Le cinéma a souvent joué des échos au stand-up, tantôt en documentant, tantôt en s’emparant de l’humour pour le décortiquer. Martin Scorsese, dans The King of Comedy (1982), imagine Rupert Pupkin (Robert De Niro) aspirant à la célébrité comique par tous les moyens. Le film est un miroir noir de la success story américaine : Pupkin veut la gloire à tout prix et délivre un monologue pourvu de rien que sa vanité. Et Scorsese montre le danger de la quête de reconnaissance, en liant le stand-up et les fantasmes d’antan. Plus intimiste, Funny People (Judd Apatow, 2009) raconte George Simmons (Adam Sandler), humoriste à succès face à la maladie. Apatow mélange ici le stand-up et le mélodrame; la scène où les rires éclatent est un lieu de catharsis. Il s’agit de transposer sur grand écran le rythme et le trouble intérieur du comédien, ainsi que son mentorat envers un plus jeune. D’autres films intègrent le stand-up comme toile de fond psychologique. Joker (Todd Phillips, 2019) suit Arthur Fleck, aspirant stand-upper et clown au sourire noir. Cette tragédie met à nu l’art du comique à l’ère de la misère urbaine : Fleck n’est pas drôle, et son désir d’applaudissements tourne à la révolte puis au massacre. Le stand-up devient le substrat d’une rébellion contre l’indifférence sociale. Il n’y a là pas de quoi mourir de rire. 

De même, Man on the Moon (Milos Forman, 1999) retrace le parcours d’Andy Kaufman, qui mettait une certaine ambiguïté entre le réel et le spectacle. Kaufman exploitait ses personnages pour faire du stand-up une performance conceptuelle. Ce n’est pas tout à fait un hasard si Andy Kaufman est interprété par Jim Carrey, qui est alors, dans les années 1990, le plus populaire des rigolos et, par extension, l’acteur le plus «bankable» sur le terrain de la comédie, avant de sombrer dans la dépression la décennie suivante. Du côté du documentaire, The Comedy Store (Judd Apatow et Patton Oswalt, 2020) nous ramène à l’antre même du comedy club sur Sunset Strip, mémoire vivante du stand-up américain. La série I Need You to Kill (2017) suit trois comiques américains en tournée à Hong Kong, Singapour et Macao pendant que Doug Stanhope’s the Unbookables (Jeff Pearson, 2012) brosse le portrait d’humoristes constamment sur la route. Ces films servent d’amorce à une méditation sur l’humour; ils montrent que le rire est un baromètre du malaise collectif, c’est du moins une soupape de psychodrame social. L’écran n’explique pas seulement le stand-up, il fait dialoguer le micro avec le monde.

Un nouveau micro à l’ère connectée

Bradley Cooper passe à l’intime comique, lui qui est connu pour ses drames musicaux (A Star Is Born, en 2018, ou Maestro, en 2023), mais aussi, avant encore et en tant qu’acteur uniquement, pour l’humour dépressif et doux-amer de Silver Linings Playbook (David O. Russell, 2012). Son troisième film, Is This Thing On?, suit Alex Novak (Will Arnett), quadragénaire en rupture amoureuse qui se découvre un second souffle sur la scène du Comedy Cellar. Cooper garde ses grandes préoccupations (l’art, la rédemption), mais pour les incorporer cette fois dans le stand-up. Il exploite la proximité du club new-yorkais : on voit Arnett en gros plan empoigner le micro, livrant ses pensées les plus sombres sous la lueur d’une ampoule, et puis de vrais humoristes, en quasi-caméos, l’accompagnent et l’aiguillent. 

Le film n’offre pas la facilité du succès viral, le stand-up n’est pas un chemin vers le buzz, mais vraiment un travail sur soi. Ce portrait d’un homme ordinaire qui explore la scène intervient à l’ère du tout-connecté, l’époque du Saturday Night Live a changé, c’est  bien internet qui est une scène mondiale. Les comédiens postent leurs sketches sur YouTube ou TikTok pour être découverts; Nimesh Patel, par exemple, doit son succès à ces plateformes. Les algorithmes court-circuitent le stand-up classique, formatant des blagues pour un public dans la salle, oui, à manger. Is This Thing On? reste un film hors réseaux sociaux, en ce qu’il traite l’art du stand-up comme un retour à l’humain et du «réel», de l’interaction. Sa singularité tient à ce choix de mise au point : à l’ère de l’hyperconnexion, il relie le micro d’antan au monde digital. Le personnage principal y redécouvre que le rire se construit encore dans l’échange direct (même fragmenté par internet) et confirme le rôle du cinéma en témoin de cette évolution. En somme, le film de Cooper confirme que, malgré YouTube et l’avalanche de stories, le stand-up reste une affaire d’intimité partagée. Ou de solitude comique derrière un micro.

Is This Thing On?, de Bradley Cooper. Actuellement en salles.

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