Le chef repéreur du film One Battle After Another, Michael Glaser, livre les secrets derrière l’impressionnante course-poursuite finale, unique dans l’histoire du cinéma. Le film de Paul Thomas Anderson est l’un des grands favoris des Oscars, ce dimanche.
Au cinéma, les courses-poursuites automobiles consistent généralement à rouler dans les rues à tombeau ouvert, à slalomer entre les voitures et presque invariablement à percuter quelques véhicules de police. Mais pour la poursuite spectaculaire qui conclut le film One Battle After Another, nommé 13 fois aux Oscars, le réalisateur Paul Thomas Anderson voulait quelque chose d’un peu différent, a expliqué son chef repéreur, Michael Glaser.
Ils ont choisi de filmer une route qui monte et qui descend dans le désert, un serpent d’asphalte qui offre des creux d’où l’on ne voit rien et des sommets d’où l’on ne voit guère mieux. Cela donne une course-poursuite effrénée sans pareille dans l’histoire du cinéma moderne. «Les choses apparaissent, puis disparaissent, puis réapparaissent», explique Michael Glaser. «C’est le flux et le reflux de la route. On ne peut pas vraiment voir ce qu’il y a de l’autre côté.» La route située dans le sud de la Californie s’appelle «River of hills» (rivière des collines). Les angles de la caméra rasant l’asphalte donnent au public l’impression d’être à bord des bolides impliqués.
Le film raconte l’histoire de Bob Ferguson, un gauchiste has been (Leonardo DiCaprio) contraint de se remettre en selle quand sa fille (Chase Infiniti) disparaît. Ferguson doit surmonter le brouillard mental consécutif à des décennies de consommation de cannabis, qui lui fait oublier mots de passe et planques, pour l’emporter sur le colonel Lockjaw (Sean Penn), qui travaille pour des suprémacistes blancs richissimes. Dans la dernière séquence du film, Bob recherche désespérément sa fille qui tente de semer ses ennemis dans le désert. Pour Michael Glaser, la route est une métaphore. «Les personnages qui se tirent et se poussent mutuellement à travers quelque chose.»
Lieux et ambiance
L’équipe a filmé en partie cette poursuite sur le tronçon de la route 78, mais s’est également servie d’un autre tronçon de route à Borrego Springs, l’un des quelque 200 lieux proposés par le régisseur pour le film. «Nous avons tourné pendant plusieurs jours», dit Andy Jurgensen, le monteur nommé aux Oscars. «On commence simplement à filmer et on s’assure d’avoir toutes les prises de vue à l’avant et à l’arrière de toutes les voitures, et on s’assure que la distance soit cohérente.»
Les chefs repéreurs sont parmi les premiers à rejoindre un projet et parmi les derniers à le quitter, explique Michael Glaser. Les sites qu’ils trouvent sont essentiels à l’ambiance d’un film. Dans certains cas, ils vivent au-delà du film, comme les marches du musée d’art de Philadelphie dans Rocky, devenues un lieu de pèlerinage pour des générations de fans. «Je considère souvent les lieux de tournage comme des personnages inconscients du film», ajoute Michael Glaser. Ils «créent une ambiance, une palette, une atmosphère pour les personnages».
Le film parcourt la Californie du nord au sud. «En partant (de la ville) d’Eureka, où tout est vert et luxuriant, nous descendons vers le centre de la Californie, où l’on trouve davantage de vignobles et de chênes, et où la végétation est moins verte et moins luxuriante.» «Puis, on se retrouve dans la désolation et l’aridité du désert au moment où les personnages concluent leur histoire.»
«Livré à vous-même»
Michael Glaser compare le processus de repérage à la pousse d’un arbre. «Certaines branches mouraient, tandis que d’autres poussaient», dit-il. C’était particulièrement le cas du désert, qui a donné forme au troisième acte du film. «Il n’y a personne ici pour vous surveiller, vous aider ou vous confiner. Vous êtes en quelque sorte livré à vous-même.»
Avec 13 nominations, One Battle After Another part favori pour la statuette du meilleur film pour la 98e cérémonie des Oscars, ce dimanche, offrant au réalisateur une vraie chance de gloire. Pour Michael Glaser, dont le travail ne correspond à aucune des catégories de la plus grande soirée d’Hollywood, toute reconnaissance accordée au film est partagée. «L’ADN de chacun est dans le film», dit-il. «Nous ne le réalisons pas, nous ne sommes pas devant la caméra. Mais, vous savez, il y a un petit bout de nous dedans.»
Duel serré aux Oscars
Sinners et One Battle After Another ont chacun «une énorme opportunité de battre plusieurs records aux Oscars», résume Clayton Davis, chroniqueur du magazine Variety. «Tant que l’enveloppe finale du meilleur film n’aura pas été ouverte, nous ne saurons pas qui va gagner», ajoute-t-il.
Sinners est déjà le film le plus nommé de l’histoire : il concourt dans 16 catégories, et a une chance de battre le record de statuettes (11), détenu conjointement par Ben-Hur, Titanic et le troisième volet de The Lord of the Rings. À la fois film d’époque, conte de vampires et comédie musicale, ce long métrage rythmé par le blues aborde le vague à l’âme des personnes noires dans l’Amérique ségrégationniste des années 1930.
Mais le favori reste One Battle After Another. Nommée dans 13 catégories, la fresque de Paul Thomas Anderson sur les dérives extrémistes des États-Unis a dominé la quasi-totalité des prix précurseurs cette saison. Il peut aussi prétendre au record historique de statuettes. Ce thriller loufoque est plébiscité pour sa capacité à saisir les fractures politiques d’une Amérique irréconciliable, où tout se résout par les armes.
Maintes fois nommé, jamais récompensé, Paul Thomas Anderson (There Will Be Blood, Magnolia, Punch-Drunk Love…) a l’expérience de son côté pour enfin rafler l’Oscar du meilleur réalisateur. Mais «l’amour pour Ryan Coogler est indéniable» parmi les nombreux votants sondés par Clayton Davis. Le réalisateur, déjà connu pour la saga Creed et le film Black Panther, pourrait ainsi devenir le premier Afro-Américain à remporter l’Oscar du meilleur réalisateur.
Chez les acteurs, la seule garantie semble être l’Oscar de la meilleure actrice pour Jessie Buckley, magistrale dans Hamnet, où elle incarne l’épouse de William Shakespeare, bouleversée par la mort de son fils. «C’est le rouleau compresseur de la saison», constate Clayton Davis, en rappelant qu’elle a raflé tous les prix depuis janvier. Côté hommes, la course est à couteaux tirés : Timothée Chalamet semblait destiné au prix du meilleur acteur, grâce à son incarnation d’un joueur de ping-pong à l’ambition démesurée dans Marty Supreme. Une aubaine pour la star de Sinners, Michael B. Jordan : «Il est vraiment à deux pas de la ligne d’arrivée», juge Clayton Davis, sans pour autant exclure Leonardo DiCaprio de la course.