Il y a bientôt neuf ans, Molly Russell, 14 ans, se donnait la mort après avoir visionné des contenus faisant l’apologie du suicide. Son père, devenu militant pour la protection des enfants en ligne, appuie son combat par un documentaire revenant sur ce drame.
L’arrivée sur les écrans britanniques de Molly vs the Machines, de Marc Silver, faire certes «remonter le chagrin», souligne Ian Russell, 62 ans, mais il espère aussi que ce film montrera que le cas de Molly n’est pas isolé, et qu’il «fera évoluer» le brûlant débat concernant l’impact des réseaux sociaux sur la santé mentale des enfants. S’il dénonce la responsabilité des plateformes «conçues pour le profit» dans la perte de sa fille, le père de Molly ne prône pas pour autant une interdiction des réseaux aux adolescents – envisagée par le gouvernement britannique et d’autres pays européens, dans la foulée de l’interdiction aux moins de 16 ans entérinée en Australie en décembre.
Ian Russell estime en effet qu’il est plus efficace de s’attaquer à l’impunité des géants de la tech qui, selon lui, ciblent délibérément les personnes vulnérables avec des algorithmes addictifs et les abreuvent de contenus nuisibles à des fins lucratives. En 2022, cinq ans après la disparition de Molly, une enquête judiciaire concluait qu’elle était «morte d’un acte d’automutilation, alors qu’elle souffrait d’une dépression et des effets négatifs de contenus vus sur internet». Sur les 16 300 publications que Molly avait enregistrées, partagées ou likées sur Instagram pendant les six mois précédant son décès, quelque 2 100 portaient sur la dépression, l’automutilation ou le suicide, a établi l’enquête.
Contenu à haut risque
Ses interactions avec des contenus promouvant le suicide se sont multipliées jusqu’à ce que «cette personne intelligente, attentionnée et magnifique arrive à se persuader qu’elle ne valait rien», souligne son père. «Comment Molly a-t-elle pu se convaincre de cela? Pour ceux d’entre nous qui ont eu la chance de la connaître, c’est tout simplement incompréhensible», dit-il. Selon les résultats d’une enquête publiée en octobre par la Molly Rose Foundation – association de prévention du suicide cofondée par Ian Russell – 37 % des adolescents âgés de 13 à 17 ans avaient vu au moins une forme de contenu à haut risque lié au suicide, à l’automutilation, à la dépression ou aux troubles alimentaires durant la semaine de l’enquête.
Comment Molly a-t-elle pu se convaincre de cela?
Selon ce sondage, réalisé avant l’entrée en vigueur en juillet 2025 des dispositions sur la protection des enfants de la loi britannique sur la sécurité en ligne (Online Safety Act), plus du quart (27 %) des adolescents interrogés ont même déclaré avoir consulté ce type de contenus au moins dix fois pendant cette même semaine. La Molly Rose Foundation a salué certaines mesures législatives proposées par le gouvernement de Keir Starmer, qualifiant notamment de «premier pas bienvenu» la récente interdiction faite aux chatbots d’IA de produire des contenus illégaux ou nuisibles – après le récent tollé provoqué par la multiplication de deepfakes sexualisés créés par Grok, le chatbot d’IA de X.
«Tenir tête» à la big tech
En janvier, le régulateur britannique des médias, Ofcom, a aussi ouvert une enquête contre le réseau X pour possible non-respect de ses obligations en matière de sécurité, et une autre enquête visant X et xAI – qui a développé Grok – visant à déterminer s’ils ont respecté la législation sur les données personnelles concernant les deepfakes sexualisés. Mais la fondation appelle le législateur à aller plus loin, en exigeant des plateformes davantage de transparence et en instaurant des limites d’âge différentes selon la dangerosité potentielle des outils qu’elles proposent, comme les chatbots d’IA. Plus généralement, la fondation voudrait voir les algorithmes utilisés par les plateformes «fondamentalement repensés», pour promouvoir des contenus «sains» plutôt que «nocifs et toxiques».
Pour Ian Russell, ces mesures seraient plus efficaces que l’interdiction australienne, qui ne couvre que dix plateformes, et pourrait pousser les mineurs vers des sites marginaux plus dangereux. Le père de Molly voit cependant des raisons d’espérer. Il cite notamment le procès qui a démarré début février en Californie contre Meta (Instagram, Facebook) et YouTube (propriété de Google), accusés d’avoir sciemment rendu leurs plateformes addictives pour les jeunes internautes. «Si les responsables ont le courage de tenir tête aux barons de la big tech, alors les choses changeront», estime Ian Russell.
Molly vs the Machines,
de Marc Silver.