Une sculpture représentant un cerf à la manière d’un pliage d’origami, sauvée d’une ville ukrainienne détruite puis occupée par l’armée russe, a fait le tour de six pays européens avant son exposition, en mai, à la Biennale de Venise.
Créée en 2019 par l’artiste ukrainienne Zhanna Kadyrova avec son collègue Denys Ruban, l’œuvre en béton baptisée Origami Deer, a remplacé un avion militaire datant de l’époque soviétique dans un parc de Pokrovsk, une ville de l’est de l’Ukraine. En 2024, face à l’avancée des troupes russes, Zhanna Kadyrova et l’historien Leonid Marushchak ont retiré la sculpture du parc. À la 61e Biennale de Venise, du 9 mai au 22 novembre, elle sera l’élément central du pavillon ukrainien, intitulé «Security Guarantees» («Garanties sécuritaires»). L’œuvre ukrainienne y sera exposée aux côtés de celles d’artistes russes, pourtant exclus des éditions 2022 et 2024 après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie.
La décision d’inviter les artistes russes a suscité un tollé international, l’Union européenne menaçant de suspendre son financement de la Biennale. «Il est très important pour nous de voir comment le monde entier réagit à la situation, en nous soutenant et en s’opposant à la participation de la Russie» à la Biennale, explique Leonid Marushchak. «Si les Russes veulent montrer leur culture, ils feraient mieux d’organiser une biennale à Pokrovsk, qu’ils ont détruite», cingle-t-il.
Symbole du peuple
Sur sa route vers Venise, le cerf a été exposé ces dernières semaines à Varsovie, Vienne, Prague, Berlin et sur le parvis du Parlement européen à Bruxelles. Lundi, pour la dernière étape de son tour d’Europe avant Venise, l’œuvre a été exposée devant le bâtiment de l’Unesco à Paris. Comme dans les autres villes d’Europe qui l’ont accueillie, la sculpture n’était visible que quelques heures, accompagnée par l’artiste et Leonid Marushchak. Le duo accompagnait également le documentaire IDP, qui retrace l’évacuation de l’Origami Deer hors d’Ukraine en 2024.
Détaché de son socle, le cerf symbolise «les millions d’Ukrainiens qui ont perdu leur foyer» et se sont exilés à l’étranger, a expliqué Zhanna Kadyrova lors de son passage à Prague. Sa ressemblance avec un pliage d’origami, donc en papier, fait référence au Mémorandum de Budapest de 1994 par lequel l’Ukraine a cédé son arsenal nucléaire à la Russie en échange de garanties de sécurité qui ne se sont jamais concrétisées. «Ce n’est donc rien de plus que du papier», a déclaré Zhanna Kadyrova.
J’espère qu’une communauté se mobilisera pour faire pression sur la Biennale
L’historien Leonid Marushchak à propos de la présence d’artistes russes à la 61e Biennale de Venise.
Depuis le début de la guerre, Leonid Marushchak évacue des œuvres d’art de l’est de l’Ukraine. Il a ainsi sauvé des dizaines d’objets, prenant souvent d’énormes risques avec son équipe, pour les protéger du pillage ou du vol. L’une des opérations les plus spectaculaires a concerné une statue de lion en pierre vieille de 700 ans, évacuée en 2023 d’un musée de Bakhmout (est), juste avant que l’armée russe ne s’empare de la ville : la voiture de Leonid Marushchak a été touchée par un obus lors de la fuite. «D’autres évacuations ont été difficiles dans la mesure où nous n’avons pas réussi autant que nous l’aurions souhaité, car la ligne de front était trop proche et le danger trop grand», a-t-il déclaré.
La Biennale de Venise attire généralement plus de 600 000 visiteurs dans les pavillons mis en place par les pays participants. L’équipe ukrainienne ne prévoit aucune manifestation contre la participation de la Russie, car «cela relève des politiciens», a indiqué Zhanna Kadyrova. «Mais j’espère qu’une communauté se mobilisera pour faire pression sur la Biennale, faire pression sur l’Italie, et j’espère que cela n’aura pas lieu.»