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Zéro rivière en bon état : l’alerte rouge sur les eaux luxembourgeoises


Alors qu'en 2009, 7,8% des masses d'eau de surface atteignaient encore le bon état écologique, ce chiffre est tombé à... 0% en 2021. (Photo : archives lq)

Les derniers chiffres du Statec, présentés en décembre dernier, dressent un constat alarmant : en 2021, aucune des 106 masses d’eau de surface du Luxembourg n’atteignait le «bon état écologique». Une dégradation progressive qui s’accélère depuis 2009.

Le rapport «La biodiversité en chiffres» publié par le Statec en décembre 2025 révèle une réalité inquiétante. Entre 2009 et 2021, l’état écologique des cours d’eau luxembourgeois s’est considérablement dégradé. Alors qu’en 2009, 7,8 % des masses d’eau de surface atteignaient encore le bon état écologique, ce chiffre est tombé à… 0 % en 2021.

Plus préoccupant encore : la proportion de masses d’eau en mauvais état a explosé. Après une brève amélioration entre 2009 (13,7 %) et 2015 (9,1 %), la situation s’est brutalement détériorée pour atteindre 38,7 % en 2021. Entre les deux extrêmes, 62,7 % des masses d’eau sont désormais classées en état moyen ou médiocre, contre seulement 28,4 % en 2015.

 

Trois facteurs qui expliquent la catastrophe

Pour comprendre comment une masse d’eau obtient la mention «bon état écologique», le rapport du Statec détaille les critères d’évaluation. Il faut réunir simultanément trois conditions : un bon état biologique (diversité faunistique et floristique suffisante), un bon état physicochimique (température, oxygène dissous, etc.) et une qualité hydromorphologique suffisante avec une connectivité longitudinale préservée.

Jargon scientifique à part, tout ce qu’il faut retenir ici, c’est qu’en 2021, aucune de ces trois composantes n’atteignait un niveau satisfaisant dans les cours d’eau du Luxembourg. La composante biologique affichait les résultats les plus catastrophiques : 38 % en mauvais état, 20 % en état médiocre et 42 % en état moyen. C’est simple : aucune masse d’eau n’atteignait le bon état biologique. Les macroinvertébrés et les poissons étaient identifiés comme les principaux facteurs explicatifs de cette défaillance.

Du côté physicochimique, 91 % des masses d’eau étaient classées en état moyen, 9 % en état médiocre. Les paramètres liés au phosphore, à l’azote et à l’oxygène dissous ressortaient comme les principaux responsables. Enfin, concernant l’hydromorphologie, 66 % des masses d’eau présentaient un état moyen, 26 % médiocre et 8 % mauvais. La continuité écologique était pointée du doigt comme le facteur principal de ce mauvais classement.

 

L’agriculture intensive en première ligne

Le rapport du Statec ne laisse planer aucun doute sur les causes : «Les pressions principales que sont les nutriments et les pesticides d’origine agricole, ainsi que les pressions hydromorphologiques affectent directement 101 des 106 masses d’eau de surface», révèle ainsi le rapport.

«La situation au Luxembourg est critique, assez grave même à cause de la pollution industrielle ou encore de l’agriculture intensive», résumait (déjà en 2019!) Laure Cales, chargée de projets et de campagnes politiques de natur&ëmwelt, dans Le Quotidien. À l’époque, 3 % de nos eaux étaient alors en bon état. «La mise en œuvre des mesures s’avère difficile entre les différents acteurs (propriétaires de terrains, agriculteurs, communes…) et il faut également de nombreuses autorisations. Cela prend du temps», expliquait-elle.

Plus récemment, en 2024, une étude du Réseau européen d’action sur les pesticides révélait une contamination massive de l’Alzette par l’acide trifluoroacétique (TFA), avec des concentrations dépassant 1 200 nanogrammes par litre. Les eaux souterraines luxembourgeoises affichaient quant à elles près de 1 000 ng/l. Ce «polluant éternel», issu de la dégradation de pesticides PFAS, n’est pourtant pas réglementé au niveau européen.

Un objectif 2027 déjà hors de portée

Le rapport du Statec est sans appel : «Aucune des masses d’eau de surface n’atteindra probablement le bon état en 2027.» Une échéance qui correspond à l’expiration de la directive-cadre sur l’eau européenne, dont l’objectif initial était d’atteindre un bon état écologique… dès 2015.

Adoptée en 2000, cette directive devait permettre d’atteindre un état écologique et chimique acceptable des eaux en 2015. «Cependant cet objectif n’a pas été réalisé», rappelle l’association natur&ëmwelt. «Et 2027 sera l’année d’expiration de cette directive qui sert de cadre pour la protection durable des rivières, des cours d’eau, des zones humides avec leur diversité en faune et flore.»

Pour rappel, le Luxembourg compte environ 1 800 kilomètres de cours d’eau, répartis en 106 masses d’eau de surface. Sur ces 106 unités, 8 sont catégorisées comme «fortement modifiées», c’est-à-dire qu’elles ont été considérablement altérées par des activités humaines et ne peuvent plus atteindre un bon état écologique sans affecter négativement les usages existants.

La détérioration apparente est également liée, reconnaît le rapport du Statec, «à un monitoring et des méthodes d’évaluation plus conformes aux instructions de la stratégie d’implémentation commune de la Commission européenne». En d’autres termes : une partie de la dégradation constatée provient d’une évaluation plus rigoureuse. Mais cela ne change rien au constat : les cours d’eau luxembourgeois sont dans un état plus que préoccupant.

Perte d’une ressource essentielle

Un constat en contradiction avec les moyens alloués par le gouvernement : les dépenses nationales en services de protection de la biodiversité, qui incluent la protection des milieux aquatiques, ont été multipliées par 2,6 entre 2008 et 2022, atteignant 96 millions d’euros. En 2022, on estimait que 812 équivalents temps plein travaillaient à la préservation de la biodiversité, dont 81 % pour l’administration publique.

Alors, d’où vient le problème? Pour natur&ëmwelt, l’un des principaux facteurs est le retard en matière d’investissements pour la protection de l’eau au Luxembourg. «Certes, 72,3 % des sources d’eau potable sont aujourd’hui dotées de zones de protection et des investissements importants ont été réalisés dans les stations d’épuration, mais la qualité de l’eau ne s’est guère améliorée», alertait l’association en juillet dernier.

«Si le Luxembourg ne protège pas enfin efficacement ses ressources en eau, il risque non seulement de faire l’objet de procédures d’infraction européennes, mais aussi et surtout de perdre progressivement une ressource essentielle pour l’homme et la nature».

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