Le 24 février 2022, le monde de Viktoriia s’est écroulé et ses plans de vie ont été chamboulés. Elle s’est réfugiée au Luxembourg pour être en sécurité et pour pouvoir continuer ses études. Elle nous raconte son parcours.
Voilà déjà trois ans que l’invasion de l’Ukraine par la Russie a débuté. Trois ans de guerre et de souffrance qui ont poussé bon nombre d’Ukrainiens à quitter leur pays et à se réfugier ailleurs. Viktoriia Korovitska fait partie de ceux-là. Originaire de Kryvyï Rih, une ville entre le centre et l’est de l’Ukraine, la jeune femme de 20 ans a choisi de venir au Luxembourg.
Pourquoi avez-vous décidé de partir d’Ukraine ?
Viktoriia Korovitska : Quand la guerre a commencé, j’avais seulement 17 ans. Je suis ce genre de personne qui cherche toujours les opportunités et qui a toujours voulu avoir une bonne éducation. Mais à cause de la situation en Ukraine, c’était dur de continuer mes études là-bas. J’étais en dixième année à ce moment-là. Nos cours se faisaient tous à distance, via Zoom et Teams. Mais sans une éducation en face à face, c’est assez difficile d’apprendre. J’ai très vite compris que ce serait la même chose à l’université… Alors, j’ai décidé de partir.
Bien sûr, la raison principale de ma décision était la sécurité, mais j’avais aussi envie d’obtenir une bonne éducation. Comme mes parents ont voulu rester en Ukraine, j’ai attendu d’être majeure pour pouvoir partir librement du pays. Dès que j’ai eu 18 ans, après un an et demi de guerre, je suis partie et suis venue au Luxembourg.
Qu’est-ce qui vous a amenée au Luxembourg ?
J’ai choisi le Luxembourg parce qu’il y a des gens que je connais. C’est une famille qui s’est réfugiée ici au début de la guerre parce qu’ils avaient des proches sur place. Et comme c’est compliqué de choisir un pays sans aucun soutien lorsque l’on a seulement 18 ans, je suis venue ici parce qu’ils étaient là. Ils m’ont aidée à venir.
Pouvez-vous raconter votre parcours jusqu’à votre arrivée ?
J’ai dû attendre de recevoir mon passeport et d’autres documents nécessaires avant de pouvoir partir. Au regard de la loi de mon pays, à 18 ans, il faut un nouveau passeport pour pouvoir voyager. Cela a pris du temps. Quand j’ai enfin eu l’opportunité, je suis partie. Il n’y a pas de connexion d’aéroport en Ukraine, tout est fermé. Je suis donc allée au sud de l’Ukraine, j’ai passé la frontière avec la Pologne. À partir de là, j’ai pu prendre un avion jusqu’en Belgique. Puis je suis arrivée au Luxembourg, en août 2023.
Une fois au Grand-Duché, j’ai fait la procédure pour obtenir le « papier bleu« . C’est le document principal pour les réfugiés ukrainiens. J’ai également fait mes demandes pour la carte de la CNS et ce genre de choses. Au Luxembourg, le système est plutôt bien fait. Les gens veulent aider et font de leur mieux pour le faire. Je n’ai eu aucun problème pour recevoir tous mes documents.

Vous vivez dans un foyer pour réfugiés au Kirchberg.
À mon arrivée, j’ai été placée dans le centre de primo-accueil de la SHUK durant deux semaines. C’est une procédure normale pour tous les Ukrainiens arrivant au Luxembourg, ils sont placés là en attendant de trouver une place dans un foyer. J’ai fini par être placée dans un foyer au Kirchberg. Mais il y a eu un incident, j’ai été suivie et harcelée par quelqu’un. Alors pendant quelques mois, j’ai été déplacée dans un autre foyer, à Echternach. Puis je suis revenue au foyer précédent.
L’expérience dans les foyers dépend énormément de celui dans lequel on vit et des personnes qui partagent notre chambre… Ma première fois au foyer au Kirchberg, je partageais ma chambre avec deux autres personnes que je ne connaissais pas, ce qui rend l’expérience difficile, parce que nous n’avions pas les mêmes rythmes de sommeil ni les mêmes besoins. Alors je dormais mal et je ne me sentais pas en sécurité. J’étais déprimée. D’autant plus que les chambres sont petites pour trois personnes.
À Echternach, c’était un foyer spécialement pour les Ukrainiens. Il y avait moins de monde et les chambres étaient plus grandes et disposaient de salles de bains privatives. L’expérience y était meilleure. Et maintenant que je suis de retour au Kirchberg, c’est mieux car je partage ma chambre avec mon partenaire.
La nourriture est également un problème. Ils font en sorte de nous donner assez, ça ce n’est pas un problème. Mais nous n’avons pas tous les nutriments nécessaires pour être en bonne santé. Quand j’ai pu m’acheter ma propre nourriture, des fruits et des légumes notamment, je me suis tout de suite sentie en meilleure santé. Je pense qu’il serait judicieux de donner moins, mais de meilleure qualité.
Le pays fait-il un bon travail d’accueil pour les réfugiés ukrainiens ?
J’ai malheureusement remarqué une chose : les travailleurs sociaux, la sécurité dans les foyers et même certaines personnes dans les ministères octroient aux réfugiés ukrainiens un meilleur traitement qu’aux réfugiés d’autres nationalités… Surtout lorsque nous parlons d’autres langues, comme l’anglais et le français, nos chances d’être respectés augmentent.
Sinon, oui, le Luxembourg fait un bon travail d’accueil. Le gouvernement essaye vraiment de nous aider et réagit vite. Lorsque je me suis sentie en danger au foyer, ils m’ont vite bougée pour me mettre en sécurité. Et même lorsque mon partenaire et moi avons demandé à vivre ensemble, cela s’est fait rapidement. Je suis reconnaissante de pouvoir vivre dans un foyer et de recevoir une éducation gratuite.
Comment vous sentez-vous depuis le début de la guerre ?
Mon monde a complètement changé. Le 24 février 2022, je me souviens m’être réveillée à 5 h du matin. Je n’avais pas entendu les explosions… Mais à ce moment-là, la situation était extrême, tout le monde s’attendait au pire. Alors, j’ai pris mon téléphone pour regarder les informations. Et la première chose que j’ai comprise en lisant les médias, c’est que la guerre avait commencé. Je n’ai pas senti de panique ou d’envie de pleurer, j’ai juste ressenti de la douleur au fond de moi et de l’inquiétude pour mes parents et mes amis.
Le plus dur, pour moi, a été de prévenir ma mère de la situation et de choisir les bons mots. Elle s’était réveillée plus tard que moi et n’avait pas encore vu les informations. Mon père, lui, n’était pas à la maison, alors j’ai essayé de l’appeler le plus vite possible pour m’assurer qu’il allait bien. Notre famille a essayé de se réunir le plus vite possible.
Je me souviens aussi que le même jour, à 16 h, un avion de chasse était passé très bas au-dessus de ma ville et à très grande vitesse. J’étais dans une pièce de la maison, ma mère dans une autre. Et lorsque j’ai entendu le bruit de l’avion, les choses que j’avais dans les mains sont tombées au sol et je me suis protégé la tête. J’ai toujours l’image de ces moments dans ma tête.
Quelques jours après, il y a eu les premières explosions dans ma ville. C’était dans la nuit. Je me souviens que toute ma famille s’est réveillée et s’est réfugiée dans une cave. Nous avons passé toute la nuit là-bas, nous avons pris notre chien et nos chats avec nous. Je n’ai pas eu trop peur, mais j’ai vu ma mère être effrayée. C’était ça la chose la plus difficile pour moi.
Pensiez-vous que la guerre durerait aussi longtemps ?
Difficile à dire. Certaines parties de moi espéraient qu’elle finisse le plus vite possible. Dans ma perception, c’est comme un genre de cauchemar qui se produit avant de disparaître. Mais ma partie logique savait que la fin de la guerre n’arriverait pas rapidement. Surtout parce que le début de la guerre date de 2014. Depuis la première invasion de la Russie, toute une partie de l’Ukraine est occupée. Alors, en voyant ces choses, en voyant que la guerre n’a pas commencé en 2022, mais a juste continué, j’ai compris que ça n’allait pas s’arrêter. Je me suis préparée à l’incertitude. Tu ne sais pas comment cela se finira, tu ne sais pas ce qui t’attend, ni si tu te réveilleras demain.
Nous ne savons pas ce qu’il va advenir de notre pays
Que signifie pour vous l’anniversaire des trois ans de l’invasion russe ?
Honnêtement, je suis déçue que le reste du monde n’ait pas agi pour arrêter complètement la guerre. Bien sûr, je suis extrêmement reconnaissante de toute l’aide que l’UE et l’Amérique du Nord nous ont donnée. Je ne sais pas si nous serions là sans toute cette aide, sans le soutien militaire, la volonté ou l’acceptation des réfugiés.
Mais je pense également que les grands dirigeants du monde, les États-Unis par exemple, auraient pu faire plus pour arrêter la guerre, mais ne l’ont pas fait par peur de commencer la Troisième Guerre mondiale. Et je comprends cela. On ne peut pas comprendre complètement ce qu’est la guerre tant qu’on ne l’a pas vécue. Je ne peux pas blâmer les autres pour ce qu’ils font, mais je suis tout de même frustrée. Parfois, j’ai l’impression que mon pays est une monnaie d’échange pour les autres pays.
Je pense également à la manière dont mon monde a changé en trois ans. Il y a cinq ans en arrière, si on m’avait dit tout ce qui allait se passer, je n’y aurais jamais cru. Mais les choses sont ce qu’elles sont, parfois il faut les accepter.
Comment voyez-vous l’avenir ?
C’est la question la plus difficile à laquelle répondre pour nous, les Ukrainiens. Nous ne savons pas ce qu’il va advenir de notre pays. Personnellement, j’aimerais tellement terminer mes études au Luxembourg, y travailler et y rester légalement. Quand j’avais 18 ans, je suis arrivée ici sans rien sur le dos, je commençais à peine ma vie. Je ne veux pas quitter les études juste pour trouver un emploi et des documents, je veux vraiment construire quelque chose de ma vie. Mais pour l’instant, mon avenir est flou. J’essaye juste de faire de mon mieux, d’obtenir une bonne éducation, sans trop savoir comment le futur sera pour moi.
En tout cas, j’aimerais voyager le plus possible. Avec mon partenaire, nous avons ce jeu où nous ouvrons Google Maps et choisissons une destination au hasard sur la carte pour regarder des photos et nous renseigner. J’espère que nous pourrons faire ça pour de vrai. Et je souhaite de tout mon cœur pouvoir revenir en Ukraine un jour, si la situation se calme.
Si vous aviez un seul message à faire passer, quel serait-il ?
Que la guerre dans mon pays n’est pas seulement la guerre dans mon pays. Elle a une grande influence sur le reste du monde. Beaucoup de pays sont touchés. Notamment parce que nous ne pouvons plus vendre nos productions agricoles. Les prix ont donc augmenté. Mais aussi parce que si l’Ukraine tombe, la guerre continuera. Elle ne s’arrêtera pas à mon pays. La Russie essaye toujours d’envahir le plus de pays possible et ne s’arrête pas tant que personne ne l’arrête. Et c’est ce que mon pays essaie de faire.
Je veux que le monde se rappelle le prix que mon pays paye pour garantir la paix en Europe et dans le monde entier. Combien de soldats et de citoyens meurent chaque jour à cause des attaques et des explosions. Pour moi, c’est vraiment important de faire passer le message au monde que la Russie est un agresseur et qu’elle ne va pas arrêter jusqu’à ce qu’elle prenne ce qu’elle veut et, malheureusement, elle en veut trop. La guerre n’est pas simplement quelque chose que vous voyez de loin dans les journaux. C’est quelque chose dont il faut vous soucier, parce que si vous ne le faites pas, elle arrivera à votre porte. Et ce jour-là, les choses deviendront encore plus difficiles.
État civil. Viktoriia Korovitska est née le 11 février 2005 à Kryvyï Rih en Ukraine.
Luxembourg. Elle est réfugiée au Grand-Duché depuis le mois d’août 2023.
Formation. Viktoriia est étudiante à l’École nationale pour adultes (ENAD). C’est l’équivalent du lycée pour les personnes majeures. Après avoir validé son baccalauréat, elle souhaiterait étudier à l’université du Luxembourg pour devenir professeure de musique.
LUkraine. Elle effectue un stage dans l’association luxembourgeoise d’aide aux Ukrainiens LUkraine. Elle a notamment aidé à la préparation de la marche qui a eu lieu samedi.
Musique. Viktoriia est passionnée de musique. Elle joue de la guitare et est curieuse de tout apprendre : chant, production, enregistrement…