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Shoah au Luxembourg : la course contre l’oubli


Sur les 5 000 résidents juifs que comptait le Grand-Duché au début de l’occupation, environ 1 200 ont été victimes du nazisme. (Photo : archives lq/alain rischard)

Face à la disparition progressive des derniers témoins de la Shoah liés au Grand-Duché, l’historienne Blandine Landau a mené un projet d’envergure qui l’a portée au-delà des frontières de l’Europe.

Rendre la mémoire de la Shoah au Grand-Duché accessible à tous. C’est tout l’objectif de l’historienne Blandine Landau. Mercredi, la chercheuse de l’université du Luxembourg a présenté, à la Villa Pauly (ancien siège de la Gestapo), les résultats d’un projet de grande envergure. Depuis 2024, avec le soutien de la fondation Zentrum fir politesch Bildung, elle a lancé une vaste campagne de collecte de témoignages auprès des survivants liés au Luxembourg. Au cours de sa thèse de doctorat, la spécialiste a constaté «qu’aucune initiative publique à grande échelle de recueil de témoignages n’avait été conduite» dans le pays. Contrairement aux vastes archives existantes dans le monde. Pourtant, comme elle l’explique, «les témoins et les survivants étaient encore présents et relativement nombreux».

De mai 2024 à juillet 2025, Blandine Landau a réuni près de 60 témoignages de survivants de la Shoah liés au Grand-Duché, dépassant l’objectif initial de 25 entretiens. «Le processus est toujours en cours, j’ai d’autres interviews prévues dans les semaines à venir», souligne-t-elle. Un travail de longue haleine qu’elle a commencé plusieurs mois, voire des années, auparavant. «Je suis en contact avec certaines personnes depuis très longtemps», précise l’historienne qui vit depuis une quinzaine d’années au Luxembourg.

Du Luxembourg aux États-Unis

Pour recueillir ces ultimes paroles, la spécialiste s’est déplacée en Europe mais aussi aux États-Unis à la rencontre des derniers rescapés. «Les témoignages ont été recueillis principalement en Amérique du Nord, une vingtaine au Luxembourg, mais aussi en France, en Suisse, en Israël, au Portugal, en Argentine ou au Brésil», liste-t-elle. Des rencontres que la chercheuse a décidé de filmer en intégralité. «C’est la méthode qui permet d’obtenir le plus d’informations (…). Il y a beaucoup de choses qui se passent dans le langage corporel», note-t-elle.

Pendant ces entretiens, les derniers survivants de la Shoah au Luxembourg ont pu raconter en toute liberté leur histoire. Pour la plupart, ils étaient enfants pendant la Seconde Guerre mondiale. Des souvenirs lointains qui, pour certains, sont restés gravés dans leur mémoire. «Certains se rappelaient très bien des faits, d’autres non (…). La difficulté de raconter n’est pas forcément liée au vécu, à la quantité d’informations, ni même à l’âge. Certaines personnes, adolescentes à l’époque, ont par exemple fait un blocage sur la période», confie Blandine Landau.

La lutte contre la mémoire qui déraille

Et parfois dans ces témoignages, il y a des histoires marquantes. Pendant sa présentation, l’historienne évoque le récit d’une rescapée de la Shoah atteinte de la maladie d’Alzheimer. «C’est une personne avec qui j’étais en contact depuis près de deux ans. Elle m’avait confié qu’elle avait ce trouble de la mémoire et qu’il fallait que l’on vienne vite pour recueillir son témoignage. Quand nous sommes arrivés, elle se rappelait de beaucoup de choses, mais pas autant de ce qu’elle m’avait raconté par téléphone (…). Elle avait d’ailleurs suivi un protocole spécifique pour essayer de conserver le plus possible sa mémoire», confie l’historienne.

Liés au Grand-Duché par leur histoire, ces survivants ont témoigné pourtant d’expériences singulières et variées. «Pour les camps d’extermination, les centres de mise à mort, nous avons interrogé une seule survivante, Betty Hirschbein. Parmi les témoins, il y avait aussi beaucoup de survivants de centres d’internement, de camps de concentration au sens large. Nous avons eu aussi des histoires d’enfants cachés qui ont réussi à fuir et qui, pour certains, ont vécu pendant des mois, voire des années, coupés de tout contact extérieur», relate Blandine Landau.

Pour trouver ces derniers rescapés de la Shoah, l’historienne a fait appel à son réseau et à l’aide de certaines institutions. «Il y a eu parfois des histoires assez cocasses. Je me souviens d’une. Nous étions dans le New Jersey, aux États-Unis, pour un entretien avec un témoin. À un moment, il me dit : « Vous êtes en contact avec ma cousine? Je ne lui ai pas parlé depuis 25 ans, je n’ai plus son numéro de téléphone, je n’ai pas son mail, mais je sais qu’elle habite à cinq minutes de chez moi et son témoignage serait intéressant ». Après plusieurs tentatives de recherches sur Facebook, Google, et même LinkedIn, nous avons réussi à la trouver», raconte-t-elle.

Pour tous ces témoignages, un long travail de préparation historique était nécessaire. Pour cela, l’historienne a dû se documenter longuement sur l’histoire de la personne interrogée, sur sa famille et sur son environnement afin de maximiser la collecte d’informations.

Les nazis paradant devant la synagogue de Luxembourg qui sera détruite en 1943. (Photo : wikipedia commons)

«Les derniers rescapés de la Shoah disparaissent»

Derrière le projet «Living Memory», l’ambition était double : restaurer la mémoire des victimes et ancrer ce récit dans la conscience collective actuelle. «Les derniers témoins de la Shoah disparaissent, il y avait urgence», explique Blandine Landau. Un travail de mémoire indispensable qui, pour elle, reste nécessaire dans un contexte de la «montée de la xénophobie, de l’intolérance et de l’antisémitisme».

«Il était important d’exploiter et de sauvegarder ces témoignages aussi parce qu’ils peuvent raconter des histoires qu’on ne retrouve pas dans les documents imprimés ou manuscrits. C’est une vraie histoire vivante», complète Marc Schoentgen, directeur de la Fondation Zentrum fir politesch Bildung.

Au-delà de la recherche historique, le projet investit également le champ de la pédagogie. L’ambition est de transformer ces archives en de véritables outils de transmission pour les jeunes générations. L’intégralité des entretiens déjà réalisés est désormais consultable sur le portail de l’université du Luxembourg ainsi qu’auprès de la Bibliothèque nationale. L’idée que ces interviews puissent être utilisées comme ressources pour les professeurs des écoles luxembourgeoises, tout comme le livre pour enfants qui a été réalisé à la suite de l’entretien avec Betty Hirschbein.

Plus de mille deux cents victimes du nazisme

Sur les plus de 5 000 résidents juifs que comptait le Grand-Duché au début de l’occupation, l’association MemoShoah a comptabilisé 1 222 victimes du nazisme, dont certains s’étaient également engagés dans la Résistance. Leurs noms sont inscrits sur un mur installé aux côtés du monument à la mémoire des victimes de la Shoah, le long du boulevard Roosevelt. Pourtant, une page de l’histoire nationale ne s’est officiellement tournée qu’en 2015. Ce n’est qu’à cette date que le gouvernement et le Parlement ont présenté leurs excuses à la communauté juive et reconnu la responsabilité de certains représentants de l’autorité publique dans la persécution.

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