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[Série] «The Kingdom» : Lars von Trier en son royaume


Lars von Trier et Ghita Nørby sur le tournage de The Kingdom : Exodus (2022). (Photo : henrik ohsten/zentropa)

Attention série culte : The Kingdom, unique incursion de Lars von Trier à la télévision, ressuscite dans toute sa furie et son excentricité dans son intégralité.

Bienvenue dans le plus grand hôpital de Copenhague : le Rigshospitalet, surnommé «Riget» («le royaume»), possède un département de neurochirurgie à la pointe de la technologie. Les médecins du service, eux, semblent plus intéressés par leurs guerres intestines et de cagneuses histoires de cœur plutôt que par les problèmes de leurs patients. Mais les couloirs de cet imposant bâtiment de béton, construit en plein cœur de la capitale danoise sur d’anciens marécages, sont hantés par des esprits malveillants…

Plus de trente ans après la diffusion de sa première saison, The Kingdom, unique et diabolique incursion de Lars von Trier sur le petit écran, reste ce monument télévisuel unique, mystérieux, fou et jubilatoire, un point de référence dans la carrière de son auteur, vers lequel on peut revenir encore et encore en se laissant surprendre à chaque visionnage.

Sans tout à fait atteindre le statut légendaire du Twin Peaks (1990-1991) de David Lynch, The Kingdom partage de nombreux points communs avec son modèle : le format télé, populaire par excellence, devient terreau de création à une œuvre expérimentale, la coexistence dans le même univers d’une réalité cartésienne abordée dans ses aspects les plus ridicules et d’un mystère surnaturel qui donne lieu à quelques cauchemars, la forme du feuilleton allègrement parodiée, un personnage féminin principal, Mme Drusse (Kirsten Rolffes), qui rappelle la mystérieuse «femme à la bûche, l’apparition habituelle de Lars von Trier venant conclure chaque épisode devant un rideau rouge – élément de décor emblématique de Twin Peaks

De la même manière que Lynch avait créé son chef-d’œuvre avec l’écrivain et scénariste de télévision réputé Mark Frost, von Trier réalise sa série avec Morten Arnfred, un collègue avec la même appétence pour l’expérimental, mais formé à un cinéma plus accessible. «Il a toujours été un cinéaste brillant, mais le travail avec les acteurs n’était pas encore son fort», jugeait Arnfred de son binôme, en 2000, dans l’ouvrage de référence The Danish Directors. «S’il a appris quelque chose en travaillant avec moi, cela me rend fier.» Il faut dire qu’avant The Kingdom, Lars von Trier était exclusivement vu comme un auteur d’avant-garde, ses trois premiers longs métrages – Element of Crime (1984), Epidemic (1987) et Europa (1990), qui forment la trilogie «Europe» – ayant été davantage des phénomènes de niche que des succès publics.

Filmé avec la «main gauche»

C’est donc avec son passage à la télévision que Lars von Trier s’impose, dans son royaume de Danemark et à l’international, comme un raconteur provocateur, débarqué de l’obscurité pour bouleverser les codes avec le bruit et la fureur. Pour preuve, ses personnages, tous plus détestables les uns que les autres, à commencer par l’ignoble Pr Stig Helmer (Ernst-Hugo Järegård), une géniale caricature de méchant dans ce qu’il a de plus vil et vulgaire.

À l’hôpital, ce chef du service de neurochirurgie, un Suédois arrogant, égoïste, raciste, magouilleur et foncièrement dangereux, est entouré d’une équipe pas plus préparée que lui à affronter le travail, et qui a elle aussi ses petites manies et travers. Leur seule «malade», un brin imaginaire, est Mme Drusse, la seule à entendre et à pouvoir communiquer avec les fantômes de l’hôpital – qui lui annoncent, ce n’est pas rien, que le Mal arrive.

Dans l’écran, Lars von Trier convie des stars de la télé et du cinéma, d’illustres acteurs de répertoire, de jeunes comédiens qui deviendront à leur tour des stars, et, comme toujours, Udo Kier (qui, comme toujours, assure un flamboyant spectacle horrifique). Et il les filme comme jamais cela ne s’est vu à la télévision : quand Lars von Trier disait qu’il avait réalisé The Kingdom «avec (s)a main gauche», c’était bien entendu une blague de mauvais goût. L’image sépia ne fait pas que ternir le blanc de l’hôpital, elle contribue entièrement à l’inconfort que font ressentir le lieu et les personnes qui le peuplent.

Esthétiquement, The Kingdom préfigure le Dogme95, mouvement de cinéma révolutionnaire (au sens politique) proclamé en 1995 par Lars von Trier et Thomas Vinterberg. Dans l’esprit, la série annonce plutôt les provocations futures d’un joyeux fouteur de merde, qui ne cessera dans les décennies à venir de tester les limites du dispositif cinématographique et de ce qu’il peut montrer (voir Breaking the Waves, The Idiots, Dancer in the Dark, Dogville, Nymphomaniac…).

Les fantômes ne meurent jamais

Un dernier point que partagent The Kingdom et Twin Peaks a été leur arrêt brutal au bout de deux saisons… et leur retour, des décennies plus tard, pour une ultime salve d’épisodes venant clore définitivement, et de façon grandiose, ces épopées hors normes. En 2022, Lars von Trier ressuscite les fantômes dans The Kingdom : Exodus, à la fois suite et double déformé des précédentes saisons, avec un nouveau casting de têtes connues. La satire est toujours aussi acide tandis que se poursuit la quête d’une patiente et d’un brancardier au royaume des ombres – le tout à l’abri du regard de Helmer Jr., l’inévitable «fils de» à la tête du service, qui ne vaut pas mieux que son père.

Alors que le propre de The Kingdom est, justement, son image crasseuse, Lars von Trier s’en est tenu à cette esthétique pour la dernière saison, retournant au style dépouillé et électrique de ses jeunes années, qu’il semble n’avoir jamais perdues. Un geste artistique punk, tonitruant et libérateur, auquel l’éditeur français Potemkine dédie une intégrale en Blu-Ray, après une superbe intégrale des films de Lars von Trier en 2023. Exodus, initialement distribué sur la plateforme MUBI, est désormais visible avec la série originelle, présentée, elle, dans un très beau remaster encore inédit, mais qui n’enlève rien de son étrangeté.

The Kingdom, de Lars von Trier.

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