Le directeur de Sea Shepherd Luxembourg, Kevin Schiltz, revient sur les missions et les manières d’agir de l’organisation internationale.
C’est une organisation mondialement connue pour ses actions choc. Sea Shepherd est présente sur les océans du monde entier depuis 48 ans, et au Luxembourg depuis déjà douze ans. Kevin Schiltz a rejoint l’antenne luxembourgeoise dès ses balbutiements. Et depuis 2016, il en est même le directeur. Il fait le point avec nous sur les actions nationales et internationales de l’association.
Pouvez-vous rappeler ce qu’est Sea Shepherd ?
Kevin Schiltz : Sea Shepherd est une association de protection des océans et de l’environnement marin de manière générale. Cela comprend tout ce qui l’entoure : les oiseaux, les baleines, les crustacés… C’est une organisation internationale qui a commencé avec Paul Watson, cofondateur de Greenpeace. En 1977, Paul et Greenpeace se sont séparés car ils n’étaient pas d’accord sur la manière de faire pour sauver la planète. Alors que Greenpeace avait une approche plus institutionnelle, en cherchant des signatures par exemple, Paul voulait une approche plus directe et radicale. C’est donc cette année-là que Sea Shepherd s’est créée.
L’antenne luxembourgeoise existe depuis 2013.
Tout à fait. Au Luxembourg, nous levons des fonds et informons le public. Ce sont nos actions principales. À côté de ça, nous faisons des actions nationales telles que des clean-up autour des fleuves et des présentations dans les écoles. Nous cherchons toujours des campagnes d’autres antennes à soutenir. Par exemple, nous avons fait de la maintenance sur un bateau de l’antenne grecque de Sea Shepherd et nous avons donné de l’argent pour arrêter la chasse à la baleine au Gabon. Nous sommes douze bénévoles actuellement, et toujours à la recherche de nouvelles têtes. Nous pourrions faire beaucoup plus. Nous faisons déjà beaucoup, mais avec de nouveaux bénévoles, nous ferions encore mieux.
On peut se demander pourquoi il faut avoir Sea Shepherd au Luxembourg, puisqu’il n’y a pas de côte ni de port. Si nous avons besoin de l’association, c’est parce que nous avons des rivières, des fleuves et des lacs. Le lac d’Esch-sur-Sûre, notamment, est très important pour le Luxembourg parce que 50 % de l’eau potable vient de là. Et à la fin, tous les fleuves arrivent dans l’océan. En jetant nos déchets chimiques dans nos rivières, nous sommes également responsables de la mort des océans.
Chaque antenne nationale est indépendante. Mais nous faisons des campagnes ensemble. C’est l’organisation Sea Shepherd Global qui organise les bateaux lors de ces campagnes.
Comment fonctionnent ces campagnes internationales ?
Nous faisons des campagnes sur bateaux et à terre. Aux îles Féroé par exemple, la chasse à la baleine est toujours autorisée. Tuer les baleines est même une tradition, le grind. Elle consiste à les conduire vers les berges, les hisser à l’aide de crochets avant de les tuer à l’aide de couteaux. Lors d’une campagne en bateau, nous redirigeons les baleines vers l’océan pour les sauver. Sur terre, le but est de parler avec les habitants, d’expliquer nos actions et nos objectifs. Aujourd’hui aux Féroé, parler aux différentes générations c’est même la seule chose qui fonctionne.
Pour faire des campagnes comme cela, il faut avoir des contacts sur place pour parler avec les gouvernements. Avant c’était difficile parce que Sea Shepherd était le mouton noir. Nous avons commencé avec seulement un ou deux pays. Aujourd’hui, il y en a sept ou huit qui participent à nos campagnes. Nous faisons de vrais échanges, ce ne sont plus des campagnes agressives comme aux débuts de l’association. Il faut toujours trouver de nouvelles solutions pour résoudre les problèmes. Et si nous arrivons à arrêter la pêche illégale de cette manière, alors pour le moment, c’est ça le chemin. Depuis 2016, nous avons arrêté presque cent bateaux.
Avez-vous des soutiens au Luxembourg ?
Les communes sont toujours partantes pour nous soutenir. C’est difficile pour elles de donner un soutien financier, mais elles nous soutiennent lorsque nous organisons des clean-up en nous donnant le matériel dont nous avons besoin comme les sacs et les poubelles, et en récupérant les déchets à la fin. Au Luxembourg, nous avons aussi le soutien des politiciens intéressés par notre travail. Je pense notamment à Tilly Metz qui fait beaucoup pour nous au Parlement européen. Des avocats nous aident également en nous indiquant quoi faire. Financièrement parlant, ce sont plutôt des soutiens privés. Au niveau de l’organisation globale, des grands groupes et même des acteurs nous aident à financer des bateaux.
En jetant nos déchets chimiques dans nos rivières, nous sommes également responsables de la mort des océans
Quels sont les projets en 2025 ?
Au niveau national, nous allons continuer à faire des clean-up. Nous avons aussi plein d’autres idées en tête, nous voyons si ça sert à quelque chose de les organiser et combien elles coûteraient. Notre antenne fait très attention à l’argent car nous donnons le maximum aux campagnes internationales. Je dirais que nous donnons 98 % de ce que nous gagnons.
Au niveau international, des campagnes sont déjà prévues aux îles Féroé contre la chasse à la baleine toujours, et en Antarctique pour contrôler la pêche des krill, de petits crustacés rouges. C’est aussi pour documenter ce que font les bateaux. Ce n’est pas forcément illégal de pêcher certaines espèces, mais il y a des quotas et des habitats d’autres espèces à respecter.
Quel impact a eu l’affaire Paul Watson ?
Quand il a été arrêté au Japon, il ne faisait déjà plus partie de Sea Shepherd. Nous avons évidemment déclaré sur nos réseaux sociaux que nous étions absolument contre son arrestation. Mais elle n’a pas eu trop d’impact sur l’association au Luxembourg. Pour les autres antennes, je ne sais pas.
En revanche, elle aura un impact sur tout le monde. Toutes les nouvelles que l’on reçoit, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, sont des nouvelles. Elle a peut-être permis à des gens de prendre connaissance des actions contre la chasse à la baleine. S’ils entendent le nom de Paul Watson, ils se diront « ah oui, c’est le gars à la barbe blanche arrêté au Japon.“ Il a beaucoup fait pour les océans. Il y a peu de gens capables de faire ce qu’il a fait, de se mettre devant les chasseurs et dire « si vous voulez tuer l’animal, il faut me tuer moi aussi. » Cela marque les esprits mine de rien.
Vous avez vous-même était arrêté aux îles Féroé en 2015.
Oui. C’était lors de ma deuxième campagne aux îles Féroé, j’y suis retourné pour être à terre. Je me suis fait arrêter pour avoir cassé la loi de la chasse à la baleine. Dans cette loi, l’un des articles stipule qu’il est interdit d’interrompre la chasse. C’est ce que j’ai essayé de faire malgré tout : je suis allé sur la plage et j’ai essayé d’empêcher les chasseurs d’aller dans l’eau. Une personne contre cent autres…
En 2014, lors de ma première campagne, je n’avais pas osé intervenir lors d’un grind alors que tous mes collègues l’avaient fait. Si l’on intervient, c’est la propre responsabilité de chacun. Alors je n’ai pas eu le courage. Mais j’étais déçu de ne pas avoir donné un coup de main. Alors en 2015, j’ai eu cinq secondes pour réfléchir et j’ai décidé d’intervenir.
Les campagnes aux îles Féroé font partie des plus difficiles. Nous y voyons beaucoup de violence et de souffrance. Nous y documentons beaucoup de choses. Voir le sable devenir rouge, entendre les sons et sentir l’odeur de sang dans l’air… C’est difficile à oublier.
Y a-t-il eu des avancées notables dans la protection des mers et océans ?
Oui, ça a quand même avancé. Des pays ont arrêté la chasse, comme le Liberia qui l’a fait pendant deux ans, et le Gabon qui a arrêté la pêche à la crevette. Au niveau politique, l’UE est en train de discuter de l’instauration de zones protégées par exemple. Le problème, c’est qu’on peut protéger tous les océans si on veut, mais s’il n’y a personne pour contrôler, cela ne sert à rien. Les océans ne sont pas faciles à protéger, ce n’est pas comme des zones sur terre. Sauf que tous les pays n’ont pas l’argent pour contrôler leurs zones marines.
À la question « qu’est-ce qu’on doit faire pour sauver les océans ? », il n’y a qu’une seule réponse : arrêter de manger poisson et crustacés tout de suite. C’est le seul moyen, mais il ne marchera jamais. Les gens ne vont pas le faire. Pourtant la pêche, c’est aussi beaucoup de poissons morts rejetés dans la mer et des labels qui ne servent à rien.