À la suite des allégations de harcèlement et d’abus de pouvoir à l’université, la ministre et le recteur ont fait face aux députés mardi, annonçant un audit qui n’a pas convaincu.
C’est à la demande du groupe CSV que le sujet a été ajouté à l’ordre du jour de la réunion de la commission parlementaire de l’Enseignement supérieur et de la Recherche programmée mardi.
Il était prévu d’aborder les nombreux témoignages relayés depuis septembre par la presse et signalant des faits de harcèlement et d’abus de pouvoir au sein de l’université du Luxembourg, en présence de la ministre de tutelle, Stéphanie Obertin, du recteur Jens Kreisel, et de la vice-rectrice Simone Niclou.
Leur prise de parole était très attendue, d’autant que le matin même, un nouvel article accablant était publié par nos confrères de LuxTimes, prêtant au recteur des propos assez durs à l’encontre des personnes s’étant exprimées auprès des journalistes.
«Cette position du recteur qui rejette toute critique est inacceptable», s’agace la députée socialiste, Liz Braz, qui a échangé directement avec plusieurs témoins ces dernières semaines. «Il y a des choses à améliorer, en particulier sur le recrutement ou les promotions. Il faut plus de transparence.»
Un master fermé du jour au lendemain
Pour illustrer cette opacité, elle cite la fermeture inopinée du master en logistique et gestion de la chaîne d’approvisionnement, «qui marche pourtant très bien», et dont la fermeture, dès septembre prochain, «a été décidée du jour au lendemain, sans même consulter les partenaires, comme Cargolux».
Un exemple parmi beaucoup d’autres, alors que sa question parlementaire sur les tensions à l’université, déposée en décembre, a rencontré un vif écho : «Je n’ai jamais reçu autant de retours. J’ai constaté que de nombreuses personnes craignaient sérieusement de s’exprimer par peur.»
«Il y a bien un problème systémique»
Après une dizaine d’entrevues avec des victimes, la députée a pu se faire sa propre idée. «Bien sûr qu’il faut rester prudent face à ce qui est rapporté, et garder en tête que l’université est un environnement extrêmement compétitif.»
«Cependant, j’ai tout de même pu faire le constat qu’il y a bel et bien un problème systémique au niveau de la gouvernance de cette institution. Et c’est encore plus frappant à la faculté de droit, d’économie et de finance», assure-t-elle.
Pour sa collègue Françoise Kemp (CSV), qui mène également un travail intense sur ce sujet depuis octobre, il est impératif de «clarifier au plus vite si un problème structurel existe».
«On doit prendre ces plaintes très au sérieux, et faire toute la lumière au niveau politique, car c’est incroyable ce qui se passe entre ces murs.» La seule solution pour sortir de cette crise étant, selon elles, l’organisation d’un audit externe totalement indépendant.
L’université rédige elle-même le cahier des charges
Autant dire que ce fut la douche froide dès les premières minutes de la réunion, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche annonçant un audit… commandé par l’université elle-même et selon ses propres critères.
«Un audit externe et indépendant aura lieu au mois de mars, avec soumission publique et publication d’un cahier des charges détaillé», a lancé la ministre. «Les résultats seront présentés ici en commission.»
Et le recteur d’enchaîner : «Mes équipes travaillent en ce moment sur la rédaction du cahier des charges, que nous espérons publier le 6 février.» De quoi laisser les députés, dont Sven Clement (Parti pirate), perplexes : «N’est-ce pas au ministère de rédiger ce cahier des charges?»

Le recteur s’est appuyé sur les mêmes arguments utilisés face à la presse en novembre. (Photo : archives lq/alain rischard)
Focus sur les RH, pas la gouvernance
De plus, loin d’englober l’ensemble des services, cet audit se concentrera uniquement sur les ressources humaines. «Il devra évaluer si nos différents outils pour signaler des problèmes sont suffisamment clairs, s’il faut en renforcer certains, et s’ils sont assez performants pour capter des signaux faibles», a dit Jens Kreisel, ajoutant que «tous les membres de la communauté universitaire feront partie des entretiens».
Dommage, a estimé Joëlle Welfring (déi gréng), qui aurait préféré, comme ses collègues, que l’audit porte sur la gouvernance de l’université.
«Des cas individuels»
D’une même voix, Stéphanie Obertin et la direction de l’université ont rejeté toutes les accusations décrivant un climat toxique et des abus récurrents au sein de l’établissement.
Le recteur a révélé qu’une personne non identifiée a adressé par mail à 22 universités partenaires de l’université du Luxembourg – dont celles de Vienne, Gand, Göttingen et Tübingen – l’ensemble des liens redirigeant vers les articles de presse parus ces derniers mois, suggérant aux établissements d’en «tirer les conclusions». Insupportable pour Jens Kreisel, qui dénonce un grave «préjudice réputationnel».
La première expliquant que les représentants du personnel et des étudiants avaient «nuancé» auprès d’elle les propos rapportés par la presse. Le second pointant la grande différence entre la «perception publique et ce qu’on vit au quotidien».
Longuement questionné par les élus, Jens Kreisel a déroulé les mêmes arguments que face à la presse le 13 novembre dernier, s’appliquant à parler de «cas individuels»: «Il n’y a pas de malaise systémique à l’université», a-t-il martelé.
Encore de nombreuses questions
Pour Liz Braz, les multiples témoignages publiés ont tout simplement été «passés sous silence» lors de cette réunion. Du côté de Françoise Kemp, «de nombreuses questions restent ouvertes, notamment sur le cahier des charges, et je vais continuer à interroger la ministre là-dessus. Enfin, le sujet de l’indépendance est primordial, chacun devra pouvoir s’exprimer sans peur et loin du campus».
En fin de journée, l’université s’est fendue d’un communiqué pour assurer «son engagement à améliorer l’environnement de travail et les structures organisationnelles».