L’entrée prochaine en bourse d’OpenAI, motivée par des besoins financiers colossaux, pourrait nourrir une bulle spéculative. L’économiste Andreas Irmen nous éclaire à ce sujet.
«Il est très peu probable que l’IA disparaisse du jour au lendemain», commence Andreas Irmen, professeur d’économie à l’université du Luxembourg. «Si une crise devait survenir, il y aurait des survivants.»
Depuis le 30 novembre 2022, le monde a découvert ChatGPT version 3.5, lancé par OpenAI. Désormais connue du grand public, cette IA générative en est aujourd’hui à sa version 5.2 et l’entreprise ne souhaite clairement pas s’arrêter là.
Lors de sa conférence annuelle tenue le 6 octobre dernier, son PDG, Sam Altman, se targuait d’une utilisation de 800 millions d’utilisateurs hebdomadaires et ambitionne d’en atteindre 2,6 milliards d’ici 2030, d’après ses déclarations au site internet The Information.
Pour y parvenir, il a annoncé sur X que «1 400 milliards seront investis et sont engagés d’ici huit ans». Un montant colossal qui implique une rentrée proportionnelle d’argent prenant la forme d’une introduction en Bourse au second semestre 2026 ou début 2027, selon Reuters.
Une entrée en Bourse suivie de près
Andreas Irmen estime «très difficile, pour des observateurs extérieurs, d’identifier un moment véritablement optimal» pour que l’introduction en Bourse d’OpenAI ait lieu. Mais au-delà du calendrier, c’est surtout l’attention que cette introduction en Bourse peut éveiller qui peut inquiéter.
En effet, cette dernière «pourrait jouer le rôle de déclencheur ou de catalyseur d’une réévaluation du secteur de l’IA» et générer «des attentes irréalistes en matière de profits à court terme», par exemple.
Et si ces attentes élèvent les prix des titres boursiers échangés «très au-delà de ce que justifient leurs fondamentaux économiques», on peut entrer dans une situation de bulle spéculative.
L’exemple de la bulle internet
Pour comprendre si une telle inquiétude est légitime, l’économiste revient sur la bulle internet de la fin des années 90. Il rappelle à quel point internet était un puissant catalyseur : «L’idée s’est imposée que toute entreprise dotée d’un modèle économique .com réaliserait des profits futurs considérables.»
Or, beaucoup de ces sociétés ne disposaient ni de chiffre d’affaires solide ni de modèle économique viable. Des volumes massifs de capital-risque ont quand même afflué et les valorisations boursières ont augmenté de manière spectaculaire.
Et «lorsque les attentes de profits se sont révélées irréalistes, la bulle a éclaté», explique le spécialiste. Ainsi, à partir de 2000, «les cours se sont effondrés, de nombreuses start-up ont disparu et les investisseurs ont subi des pertes importantes».
Pourtant, internet a survécu. Ceci grâce à des acteurs capables de construire des modèles économiques solides, à l’image de Google qui «a développé un moteur de recherche supérieur, adossé à un modèle publicitaire extrêmement rentable».
Un scénario similaire pour l’IA ?
Andreas Irmen reconnaît des similitudes avec l’an 2000 par rapport aux valorisations élevées ou à la puissance de cette nouvelle technologie, mais il insiste sur une différence majeure : «L’IA est aujourd’hui déjà largement utilisée de manière productive, notamment dans les logiciels, la médecine ou l’industrie».
Là où de nombreuses entreprises internet n’avaient aucune base économique solide, l’IA génère déjà des gains mesurables de productivité. Selon lui, cette introduction en Bourse peut donc attirer beaucoup d’attention «sans pour autant provoquer l’éclatement d’une bulle».
Une correction au lieu d’un effondrement
L’économiste privilégie le scénario d’une correction au lieu d’un «effondrement comparable à celui de 2000». Il estime que le marché entrerait dans «une phase de maturation» au cours de laquelle les attentes excessives seraient «progressivement réajustées».
Cette correction pourrait affecter l’ensemble du secteur à court terme, notamment les entreprises dont les modèles économiques ne génèrent pas encore de revenus stables, mais elle favoriserait à plus long terme les acteurs les plus solides.
Les investissements deviendraient alors «plus sélectifs» et «les fournisseurs plus faibles disparaîtraient ou seraient rachetés». Les acteurs dominants, comme OpenAI, resteraient centraux, mais subiraient une pression accrue pour prouver leur viabilité aux investisseurs.
Une correction des marchés pourrait ainsi «réduire la marge de manœuvre financière et, par conséquent, les capacités d’investissement», et donc aussi le développement de ChatGPT.
Toutefois, cette phase de normalisation jouerait aussi un rôle de filtre, contribuant à structurer durablement une industrie encore jeune. Andreas Irmen en conclut donc que «oui, l’IA est désormais partie pour durer».