À 90 ans, Mirella a retrouvé, grâce au service Iris de la Croix-Rouge, une présence régulière et un lien précieux avec Ana, bénévole à ses côtés depuis près de deux ans.
«Seuls les yeux ne vieillissent jamais : l’âge passe et ne touche pas le regard.» Voilà une jolie citation qui résume à elle seule Mirella Brughiera. On la doit à Tahar Ben Jelloun, écrivain franco-marocain détenteur d’un prix Goncourt pour son roman La Nuit sacrée.
Mais nous n’allons pas parler de lui ici. Nous allons plutôt vous raconter l’histoire de cette fameuse Mirella, résidente de Bonnevoie venue tout droit d’Italie. «100 % italienne», assure-t-elle fièrement.
Elle a fêté cette semaine ses 90 ans. Aux côtés d’une quinzaine de proches : ses copains du club de bridge, sa fille unique, ses voisins… Et Ana. Ana qui ne rentre dans aucune case. Ana qui passe tous ses mardis après-midi à refaire le monde à ses côtés. Par pur plaisir. Parce qu’elle aime ça.
Voilà déjà «presque deux ans» qu’elles se côtoient. Et pourtant, trente-cinq ans les séparent. L’une est née au Brésil, l’autre en Italie. Près de 9 500 kilomètres de distance à vol d’oiseau. Mais la vie est faite de multitudes de surprises.
«Nous sommes toutes les deux des apatrides. Nous appartenons au monde», plaisante la Brésilienne de 55 ans. Si elle passe autant de temps avec Mirella et fait désormais «partie de la famille», c’est parce qu’Ana est bénévole au sein du service Iris de la Croix-Rouge luxembourgeoise. Une assistance où des volontaires, comme elle, accompagnent régulièrement les bénéficiaires qui souffrent de solitude, pour tisser du lien social (voir ci-dessous).
Un «manque» de sa famille
C’est la fille de Mirella qui a fait appel à la Croix-Rouge à la suite de l’hospitalisation longue de sa mère, victime d’un AVC, il y a deux ans. «Je travaillais encore à cette époque et ne pouvais pas me rendre aussi disponible que possible pour ma maman. J’avais besoin d’aide», explique-t-elle. Du passage. Une personne à l’écoute. Autre que la femme de ménage ou l’infirmière. Quelqu’un avec qui bavarder, feuilleter les albums photos. Sortir faire du shopping ou boire un café.
L’étincelle jaillit à la première rencontre. Un «courant positif», dès le départ, lie les deux femmes. Ana avait bien «quelques craintes» : quoi dire ? Quoi faire ? Sera-t-elle à la hauteur ? Mais Mirella a balayé d’un revers de la main toutes ses inquiétudes. Les deux comparses parlent en français, «pour s’entraîner», en italien, pour faire plaisir à Mirella. Parfois en portugais aussi. Pour rappeler sa maison à Ana, qu’elle a quittée il y a 16 ans.
Le manque de sa famille, c’est justement ça qui a poussé la Brésilienne à s’engager auprès d’Iris. «Compenser un manque.» Ces fameux 9 000 kilomètres de distance. Brièvement effacés auprès de Mirella. «Nous parlons de tout, c’est fantastique. D’art, de voyages. Je lui raconte beaucoup de choses de ma vie, elle sait tout», détaille la nonagénaire, le sourire permanent aux lèvres. «Elle est très drôle Mirella, c’est ça que j’aime beaucoup», rebondit Ana. «Et je reçois mon lot de compliments aussi quand je viens ici !»
«C’est horrible d’avoir 90 ans»
Quand Ana n’est pas là, Mirella tente de rester active, même si l’appel de la télévision est très fort. «Je sors faire le tour du quartier tous les matins, pendant 15 minutes. Bon, je dois m’asseoir trois fois, mais je bouge !», nous confie-t-elle en riant.
Cet après-midi, la télévision est éteinte, ça discute plutôt jeux de cartes. Mirella adore ça. Elle jouait au bridge toutes les semaines jusqu’à l’année dernière : les cours se font désormais sur ordinateur, ce qui n’est pas vraiment du goût de la retraitée… «Ce n’est plus mon jeu ! J’aimais beaucoup ça, parce que ça me faisait réfléchir. Mais là, je n’ai plus envie d’y aller», argumente-t-elle, déçue.
Pas de quoi décourager Ana, qui lui rappelle alors l’existence d’un jeu populaire en Italie : le Burraco. Le regard de Mirella s’illumine. Elle le connaît bien ce jeu, mais ne sait plus trop y jouer… «Je peux te réapprendre, nous pourrons jouer ensemble», la rassure Ana.
«C’est horrible d’avoir 90 ans», nous glisse à plusieurs reprises Mirella au cours de nos échanges. Et pourtant. Il suffit de voir Mirella parler, rire, se souvenir, apprendre encore. Il suffit de croiser son regard quand Ana pousse la porte ou quand une partie de cartes s’annonce.
À 90 ans, oui, le corps fatigue, les gestes ralentissent, mais les yeux, eux, trahissent tout le reste : la curiosité intacte, le plaisir d’être là, la joie du lien. Peut-être avait-il raison, Tahar Ben Jelloun. Le temps passe, oui. Mais chez Mirella, il s’arrête là, juste au bord du regard, là où les yeux continuent de scintiller.
Le service Iris accompagne les personnes âgées isolées au Luxembourg grâce à un réseau de bénévoles formés, privilégiant l’écoute et le lien humain.

«C’est un travail, un vrai engagement.» Ana prend très au sérieux son rôle de bénévole au sein du service Iris. Elle l’a intégré il y a plus de dix ans et a déjà suivi quatre autres personnes âgées avant Mirella. «Je suis restée jusqu’au bout avec le premier bénéficiaire que j’ai côtoyé pendant cinq ans», nous raconte-t-elle, un peu émue.
Une perte qui n’a pas freiné son élan. Malgré la peine, la Brésilienne a continué de donner du temps aux autres. «Souvent, les bénévoles arrêtent après la perte d’un premier bénéficiaire», explique Yanica Reichel, coordinatrice du réseau à la Croix-Rouge.
Créé en 2012, Iris compte aujourd’hui près de 91 bénéficiaires, aux quatre coins du Luxembourg. La plus âgée dépasse d’ailleurs de loin Mirella puisqu’elle a actuellement… 98 ans. «Nous avons des demandes d’un peu partout : des services sociaux, de psychologues, de voisins, de la famille elle-même… Nous accompagnons des personnes dans toutes les langues», détaille Yanica.
En recherche de bénévoles
Un seul mot d’ordre : l’écoute. «Nous n’avons pas besoin de personnes qui sachent faire des soins, ce n’est pas le but ici. Le matching aussi est très important : nous cherchons des points communs, des affinités entre les deux personnes. Dans le cas de Mirella, nous avons vu qu’elles avaient toutes les deux voyagé, par exemple.»
Comment identifier une personne seule ? Les signes de solitude sont variables, mais il existe quelques symptômes typiques comme un sentiment d’isolement, des difficultés à se faire comprendre, à nouer de nouveaux liens sociaux ou encore à maintenir les relations existantes.
«Nous recherchons continuellement des bénévoles et nous assurons une formation avant de les lancer dans le grand bain. Tout est très bien cadré, nous nous assurons que les deux parties sont satisfaites», souligne Yanica Reichel. Si vous souhaitez candidater, cinq critères majeurs sont à respecter : avoir 18 ans, du temps régulier à donner, être à l’écoute, rester neutre et ne pas apporter de jugement.
Le service Iris est conventionné depuis 2022 par le ministère de la Famille, des Solidarités, du Vivre ensemble et de l’Accueil en tant qu’activité seniors.
Mail : iris@croix-rouge.lu / Tél. : 2755 5212