Depuis samedi soir, un commentaire agite les réseaux sociaux : pourquoi la chanson d’Eva Marija, qui représentera le Luxembourg en mai prochain à Vienne, ressemble tant à un tube de Birdy écrit en 2015? On fait le point.
C’est une petite musique que connaît bien l’Eurovision, milieu d’entre-soi avec ses propres codes et ses propres méthodes. Elle résonne discrètement sur les réseaux sociaux depuis samedi soir et le Luxembourg Song Contest qui, à la Rockhal, après un show haut en couleur qu’il maîtrise depuis trois ans maintenant, a fêté le succès d’Eva Marija. C’est elle qui, après Tali et Laura Thorn, sera la future ambassadrice du Luxembourg au célèbre Concours de la chanson, en mai prochain à Vienne, où elle tentera de séduire le jury et le public avec sa chanson Mother Nature.
Mais que lui reproche-t-on exactement? D’étranges ressemblances avec un tube du milieu des années 2010 : Keeping Your Head Up de Birdy, qui a connu un succès d’estime en Europe. À ce stade, une écoute s’impose. Placez les deux titres côte à côte, et lancez la lecture. Dès le début, l’un et l’autre choisissent un rythme aux ruptures identiques, avec le violon pour la première, et le piano pour la seconde. Mais l’affaire se complique au refrain : au bout d’un peu plus d’une minute chez Eva Marija, et quarante secondes pour son homologue anglaise, les chansons se conjuguent. Même mélodie, même montée vocale. Troublant.
TikTok et YouTube s’amusent
«C’est flagrant!», appuie Benoît Blaszczyk, grand spécialiste de l’évènement, lui qui gère l’Organisation générale des amateurs de l’Eurovision, réseau francophone de 44 clubs dans le monde, fort de 13 000 membres. Il était à la Rockhal samedi soir, et à 23 h 22 précisément, son téléphone l’avertit : «Je reçois un SMS qui me dit d’aller écouter le morceau de Birdy». Il provient, précise-t-il, d’une source sûre en France qu’il préfère taire. Ni une, ni deux, il ouvre YouTube et constate : oui, les similitudes interrogent. Dans un espace presse dégarni, il trouve toutefois deux connaissances pour partager la nouvelle, casque sur les oreilles. «Ils ont eu la même réaction que moi», se souvient-il.
Ce qui ouvre à certaines réflexions, dont une principale : comment est-il possible que RTL, diffuseur officiel pour le Luxembourg, n’ait rien vu, et encore moins entendu? «Keeping Your Head Up, ce n’est pas la chanson cachée sur une face B d’un album vendu à 30 exemplaires, soutient Benoît Blaszczyk. Et ça fait quelques semaines que celle d’Eva Marija évolue.» RTL, interrogé lundi, joue la carte de la transparence et de l’honnêteté. «À aucun moment, Birdy nous est venue en tête», confie-t-on sur place. Contrairement à d’autres auditeurs qui, d’abord sur TikTok, puis sur YouTube, s’en sont donné à cœur joie.
«Similitudes» et «accidents»
Parmi les remarques les plus senties, celle d’un certain @esccyprus qui écrit : «Birdy participe finalement à l’Eurovision : mon rêve devient réalité!». Ou encore @sandroforevah21 qui, fan de la chanteuse, lâche : «Merci au Luxembourg Song Contest d’avoir ressuscité cette merveilleuse chanson.». Et ce n’est qu’un petit échantillon des nombreux commentaires laissés sur internet, épluchés dès la fin du LSC par RTL, habitué aux critiques. «Un tel concours amène les gens à réagir. Ils trouvent toujours quelque chose à redire», explique-t-on, en référence, sûrement, à ceux réclamant un «made in Luxembourg» plus prononcé, aussi bien dans la création des chansons que leurs interprètes. Voire dans la simple maîtrise de la langue, comme pour Eva Marija.
Birdy participe finalement à l’Eurovision : mon rêve devient réalité!
Pour tout ça, malgré les «similitudes» entre les deux titres, RTL ne tire pas la sonnette d’alarme, conscient que ce genre d’accidents «arrive régulièrement dans le milieu musical». Mais se prépare tout de même, promettant une mise au point publique dans une semaine, sans que l’on sache vraiment la forme que ça va prendre. En attendant, le groupe multimédia sonde «les producteurs» et tous ceux concernés par le LSC. Une «analyse» qui le tourne naturellement vers le Rocklab et son «Songwriting Camp», organisé en juin dernier et d’où est sortie la chanson Mother Nature.
Huit notes et pas plus!
Concrètement, la formule est simple : dans une volonté justement de rapprocher l’Eurovision et le Luxembourg, la salle de Belval organise, depuis deux ans, des jours d’immersion où artistes se confrontent avec des auteurs, compositeurs et producteurs internationaux. Deux mots d’ordre : collaborer et créer. Le tout sous la surveillance d’une autre partenaire, la Sacem, dont la mission, rappelons-le, est de faire respecter le droit d’auteur… C’est ainsi qu’Eva Marija s’est appuyée sur un trépied pour concocter un titre sur mesure : soit une Suédoise (Maria Broberg) et deux Danois (Julie Aagaard et Thomas Stengaard), tous des faiseurs de tubes – notamment le dernier, qui a collaboré à Only Teardrops, morceau ayant permis à Emmelie de Forest de remporter l’Eurovision 2013.
Petite précision d’importance : six des huit chansons participantes au Luxembourg Song Contest 2026 y ont été écrites l’été dernier. Sur place les quatre jours en «simple observateur», RTL plaide la bonne foi et balaie du plat de la main l’idée d’un éventuel plagiat. «Personne ne l’envisage», dit-on, préférant plutôt parler de hasard malencontreux. «Derrière tout ça, il n’y a que de l’humain!», clame-t-on, probablement en réponse à certains qui envisagent que l’IA serait à la manœuvre. Un manque de chance pour lequel penche également Benoît Blaszczyk : «Une chanson de l’Eurovision tient parfois à huit notes!» Ce qui, au fil du temps, peut en effet créer des confusions.
Des chansons qui s’uniformisent
À la formule, usitée, qui dit qu’en musique, rien ne se crée mais que tout se transforme, il y a aussi un autre paramètre à étudier : comment se créer un standard de l’Eurovision? Plus enclin à l’époque de mettre en avant le folklore propre à chaque pays européen, le Concours de la chanson s’uniformise avec des morceaux calibrés, trois minutes montre en main, et des mélodies faciles chantées en anglais pour plaire aux exigences du plus grand nombre. À cela s’ajoutent des musiciens spécialisés dans la création de ces œuvres. Citons ainsi Ralph Siegel (il a signé plus de 25 chansons pour l’Eurovision depuis 1974) ou, plus fort encore, Thomas G:son (58).
Et à force d’utiliser les mêmes ingrédients et le même cuisinier, inévitablement, les plats se ressemblent. Après sa victoire à l’Eurovision en 2021, Maneskin a été accusé de plagiat par un groupe néerlandais (The Vendettas). Idem pour d’autres gagnants comme la plus célèbre, Loreen (pour Tattoo en 2023). Le Luxembourg y a déjà eu droit en 1979 avec Jeane Manson et J’ai déjà vu ça dans tes yeux. Dans ce sens, à la question de @Bandido894 qui se demande sur YouTube quand «le Luxembourg répondra à ces accusations de plagiat», ce qui deviendrait alors une affaire de gros sous entres producteurs, personne n’ose n’y répondre. Peut-être que Mother Nature, d’ici mai, aura le droit à des retouches à travers une procédure appelée «revent» (soit un ajustement scénique et musical avant le grand show). Sans quoi elle risque de trimballer la référence de Birdy jusqu’à Vienne, et s’inscrire sur la longue liste des déconvenues de l’Eurovision. Il existe même un terme pour cela : un «eurodrama».