La retraite, l’État y pense pour des raisons budgétaires. Les jeunes actifs rarement. Ceux qui s’en approchent l’espèrent autant qu’ils la redoutent. Dans cette série, des pensionnés du pays racontent leur retraite, pour dépasser les clichés.
Aujourd’hui, direction l’Allemagne pour rencontrer Romain Schaaf. À 69 ans, ce Luxembourgeois est à la «retraite» depuis 19 ans. Une sortie du monde du travail soudaine et non désirée, à cause de graves problèmes de santé. Pas de quoi toutefois terrasser ce souriant colosse à la voix puissante. Avec sa femme, Mathilde, ils nous reçoivent chez eux, dans leur cuisine, café et petits gâteaux sur la table. Leur gentillesse et leur énergie frappent d’emblée.
Quelle était votre profession?
Romain Schaaf : J’ai travaillé pendant 35 ans pour l’État luxembourgeois en tant qu’employé aux Ponts et Chaussées. J’étais sur le terrain pour régler la circulation, sécuriser les travaux, éviter les accidents. J’étais tout le temps dehors, avec beaucoup de responsabilités. J’aimais ça.
Comment s’est arrêtée votre carrière?
À 50 ans, j’ai fait un grave malaise au travail. Les médecins ont dit que je ne pouvais plus continuer, que c’était trop dangereux. J’ai été mis en pension d’invalidité. On m’a parlé d’un reclassement, mais ça n’a jamais abouti. À partir de là, tout s’est arrêté. J’étais très mal. On passe d’un jour à l’autre de quelqu’un d’utile à quelqu’un qu’on met de côté. J’ai contesté, je me suis battu, j’avais un dossier épais, des rendez-vous, des procédures. Mais au final, rien n’a changé. C’est dur à accepter. Si tu fonctionnes, ça va, si tu ne fonctionnes pas, on t’envoie dans un mur.
C’est une retraite que vous ne vouliez pas?
Non, je voulais encore aller travailler. L’un de mes anciens collègues m’a avoué qu’il m’enviait, je lui ai proposé d’échanger nos places. Il a dit « non, non, non ». Il faut toujours réfléchir avant de parler.
Je ne peux plus retourner vivre dans mon pays
Avez-vous connu une différence de niveau de vie?
En pension d’invalidité, j’ai perdu la moitié de mon salaire. Avec 2 500 euros par mois, on ne pouvait plus payer un loyer à Luxembourg, on a dû déménager et venir nous installer ici (NDLR : en Allemagne, à quelques kilomètres de la frontière grand-ducale). J’étais à l’époque au grade 5, si j’avais pu continuer, j’aurais fini au grade 9. Je n’ai pas l’argent pour racheter les années qui me manquent. Je suis officiellement à la retraite depuis quatre ans, mais sur les papiers, c’est toujours écrit que je suis en invalidité, je ne reçois pas une retraite car il me manque six-sept ans, c’est moche. Je voulais mourir à Luxembourg et maintenant je ne peux plus. Ça me fait quelque chose, je ne peux plus retourner vivre dans mon pays.
Avez-vous un souvenir marquant de vos premières semaines de retraite?
Je me souviens d’avoir appelé d’anciens collègues. Ils me disaient : « Je n’ai pas le temps, je travaille. » Et là, j’ai compris que moi, je n’étais plus dans le mouvement. Quand on ne travaille plus, on est comme un wagon décroché du train. On n’avance plus avec les autres. J’ai continué pendant plusieurs mois à me lever à 4 h du matin. Et quand je voyais qu’il neigeait ou qu’il pleuvait, je me disais : « Ah oui, tu n’es plus dans le système »… et j’allais me recoucher (il rit).
Par quelles phases êtes-vous passé depuis?
D’abord par de la colère et de l’incompréhension. Au début, entre les rendez-vous médicaux, je regardais beaucoup la télévision, je m’ennuyais. Puis j’ai essayé de comprendre comment vivre à nouveau. J’ai appris à organiser mes journées autrement. J’ai accepté, petit à petit, que je ne redeviendrais pas celui que j’étais avant.
Vous n’imaginiez pas que cette période allait se dérouler comme ça.
Non, je ne pensais pas être opéré sept fois du cœur (il sourit). Je pensais partir comme les autres à la retraite à 65 ans, aller quelquefois au restaurant, voyager avec ma femme – j’ai toujours voulu lui montrer un coin de l’Écosse où j’allais avec mon grand-père quand j’étais petit. Toutes ces choses que je ne peux pas faire, car je n’ai pas les moyens…
Certains disent : « Oh non, le voilà encore »
À quoi ressemble une journée typique aujourd’hui?
Je me lève à 5 h 30 et me prépare. À 6 h, je vais réveiller ma femme, on boit un café puis on sort de la maison. On marche 2 km pour prendre le bus direction Luxembourg. Une fois arrivés en ville, on commence par aller au Courage (NDLR : un bistro social), puis au Para-Chute (un pôle social autour de la gare), au Saxophone (un service d’accueil et d’hébergement de jour), etc. À midi, on mange à la Stëmm, puis on va dans d’autres lieux regarder comment vont ceux qui vivent dans la rue.
Vous avez beaucoup de nouvelles routines.
Oui, je fais plus de choses que quand j’étais en activité, mon agenda est plein! Toute la journée, je parle avec les gens et j’écoute leurs problèmes. En ce moment, j’essaie d’aider une famille avec quatre enfants autistes à trouver un logement plus grand, j’ai d’ailleurs rendez-vous avec une femme qui travaille pour le ministère de la Famille. Je prends les choses, l’une c’est pour ce ministre-là, l’autre c’est pour ce ministre-là… J’essaye, mais on n’a pas beaucoup de satisfaction, si tu n’attrapes pas le ministre correctement, le personnel te renvoie. Certains disent : « Oh non, le voilà encore ». Je m’en fous (il rit). Mais tu dois toujours essayer, même si tu penses que tu vas dans un mur.
Vous êtes-vous découvert une nouvelle passion?
Quand j’étais jeune, je voulais devenir garde forestier ou menuisier avant qu’un prof ne veuille m’apprendre à chanter car j’ai une voix de baryton, mais ma mère a voulu que je travaille dès ma sortie de l’école. Je n’ai pas pu faire tout cela. Mais maintenant, je suis un intermédiaire : j’écoute les problèmes des pauvres et je les aide.

Mathilde et Romain. (Photo : julien garroy)
Ce n’est pas la retraite à laquelle vous vous attendiez, mais elle est riche quand même.
Oui… mais il faut une force quand on est malade, quand on a des difficultés d’argent. D’ailleurs, je me sens plus fort qu’avant.
Quel conseil donneriez-vous à un jeune qui vient de commencer sa vie professionnelle?
Qu’il étudie la loi, la justice, le social, qu’il ne se laisse pas faire, pas manipuler : le savoir, c’est le pouvoir.
Et à celui ou celle qui approche de la retraite?
Qu’il fasse son travail correctement jusqu’à la dernière heure et qu’il ait des hobbies à côté. Et quand il sera à la retraite, il devra faire quelque chose qu’il aime, s’il reste chez lui, ce n’est pas bon.
Avez-vous des projets aujourd’hui?
J’ai des projets politiques au Parti socialiste. Pourquoi pas député. Je pense que plus tu as une position de pouvoir, plus tu peux faire pour lutter contre la pauvreté.