EXPOSITION Le MNAHA déterre l’histoire de l’Art nouveau au Luxembourg dans une nouvelle exposition, à la fois un sublime exemple de créations rarement vues et une importante leçon d’histoire qui fait écho au monde actuel.
En 2018, le MNAHA avait consacré une grande exposition à l’Art déco, soit vingt ans de créations (1920-1940) dans tous les domaines des arts appliqués pour témoigner du dynamisme d’une nouvelle scène qui s’est développée en même temps que la croissance du pays, liée à l’industrie sidérurgique, mais aussi au développement du tourisme et des loisirs. Un regard définitif sur cette période foisonnante de l’histoire de l’art national, au cours duquel ont émergé de nouvelles formes et se sont renforcés les liens créatifs et promotionnels avec les pays voisins, au premier rang desquels la France. Mais pour mieux comprendre de quelles manières et dans quelles circonstances cette révolution artistique a pu exister, il faut remonter quelques années plus tôt, au crépuscule du XIXe siècle après la création du Cercle artistique de Luxembourg (CAL) et, surtout, l’École d’artisans de l’État.
L’Art déco trouve ses origines dans le mouvement artistique qui l’a précédé, l’Art nouveau. C’est cette «préhistoire» de la modernité qu’explore la nouvelle exposition du MNAHA, «Vu Lilien a Linnen» («De lys et de lin»), au long de laquelle est expliquée la place des arts appliqués au tournant du XXe siècle et les enjeux sociétaux et politiques d’un tel mouvement. Avec, en outre, une remarque essentielle : si de grands noms des arts appliqués de l’École de Nancy – l’association qui fut le fer de lance de l’Art nouveau – ont laissé leur empreinte au Luxembourg, comme le décorateur Louis Majorelle (1859-1926) que le CAL avait exposé en 1921, ou le designer Jean Prouvé (1901-1984) qui avait dessiné les portes du cinéma Marivaux à Luxembourg, les artistes et artisans d’art luxembourgeois ont largement pu profiter de la proximité géographique et du prestige de grands ateliers lorrains (les verreries des frères Daum ou d’Émile Gallé, par exemple) pour se perfectionner, faire exister l’Art nouveau au Grand-Duché et déployer ses ambitions au-delà de ses petites frontières.
Abandon et redécouverte
Comptant environ 250 pièces allant de l’affiche publicitaire au vitrail, en passant par divers objets de décoration (vases, chandeliers, coupe-feu…) et de mobilier (armoires, tables de chevet, chandeliers…), l’exposition «Vu Lilien a Linnen» compose une sorte de répertoire de l’Art nouveau qui cherche à être le plus complet possible, mais aussi particulièrement unique. Ainsi, nombre des objets exposés sont restés ces dernières décennies dans l’espace de dépôt du musée, sans qu’on leur prête une grande attention. Et c’est sans aucun doute la redécouverte de l’influence énorme de l’Art déco dans l’espace artistique luxembourgeois, à la faveur de l’exposition de 2018, qui a imposé à sa commissaire, Ulrike Degen, de remonter un peu plus loin dans le temps
À travers les sublimes créations originales, les textes explicatifs et de précieuses photographies d’archives, l’exposition met en avant quelques trajectoires d’artistes emblématiques et lie les petites histoires dans la grande. On s’intéresse notamment à Antoine Jans (1868-1933), formé à Echternach avant de devenir peintre céramiste en chef chez Villeroy & Boch, Pierre Linster (1863-1906), précurseur du vitrail de style Art nouveau, ou les peintres Pierre Blanc (1872-1946) et Dominique Lang (1874-1919), ce dernier ayant été l’un des tout premiers lauréats du Prix Grand-Duc Adolphe. Autant d’artistes – il y en a beaucoup d’autres – qui ont évolué en même temps que le paysage artistique du pays, et dont l’emblème reste l’École d’artisans, où ces mêmes artistes enseignaient la ferronnerie d’art, la peinture décorative ou encore la menuiserie. Toujours précis dans le souci de dresser un portrait complet de l’époque à travers un regard actuel, l’exposition note que ni l’École ni le mouvement Art nouveau n’étaient soutenus par les autorités grand-ducales – mais aussi que les femmes, qui pouvaient pourtant participer au Salon du CAL, n’étaient pas admises à l’École d’artisans.
Optimisme et renouveau
La grande particularité de l’Art nouveau, pratiquement révolutionnaire, est qu’il avait l’ambition d’embrasser toutes les possibilités pour se montrer, de la décoration d’intérieur (vases, meubles, etc.) aux espaces publics (portes de bâtiments, publicités, églises, etc.). Il faut comprendre aussi qu’il entendait être à rebours de l’élitisme ambiant dans les milieux artistiques, donc facilement accessible. C’est justement ce qui a fait sa popularité, qui s’exprime au Luxembourg par le développement d’une nouvelle identité artistique nationale – qui prendra pleinement forme avec l’Art déco – dans laquelle cohabite à la fois le respect des traditions et la volonté de faire bouger les lignes.
Plus que tout autre chose, l’Art nouveau est un mouvement qui s’est nourri d’optimisme, comme en témoigne sa principale source d’inspiration, la nature, donnant aux œuvres ces lignes, courbes et motifs si particuliers. Le mouvement s’étiolera avec la noirceur des années à venir, marquées par la Première Guerre mondiale puis l’épidémie de grippe espagnole, avant de voir naître l’Art déco. L’exposition «Vu Lilien a Linnen» prouve en tout cas qu’au MNAHA, même s’il a été gardé caché pendant tant d’années, l’Art nouveau est plus que jamais actuel.
Jusqu’au 18 octobre.
MNAHA – Luxembourg.