Affirmer que les arts ont le pouvoir de sauver le monde est un cliché bien connu. Mais celui-ci, peut-être plus que tous les autres, recèle sa grande part de vérité.
Pour les détenus de la prison de Sing Sing qui participent au programme de «Réhabilitation par les arts» (RTA), l’atelier de théâtre leur donne «l’impression de pouvoir s’échapper, au moins dans leur tête!», plaide John «Divine G» Whitfield (Colman Domingo). Incarcéré à tort, l’homme, qui purge une longue peine dans cet établissement de sécurité maximale au bord du fleuve Hudson, au nord de New York, s’est fait le porte-parole du programme RTA auprès de ses codétenus. Et pour cause : avant d’être jugé pour un crime dont il est innocent, Whitfield étudiait la danse, le chant et le théâtre. Dans sa cellule, il écrit, a même publié un livre devenu best-seller dans les prisons de l’État, et continue de travailler sur ses pièces, des tragédies ou des satires qui parlent d’injustice et de la condition humaine. À lui seul, Divine G incarne une certaine idée de la liberté…
Tourné dans un 16 mm qui oscille entre regard documentaire et fiction rêveuse, ce long métrage, avec son casting majoritairement composé d’anciens détenus, n’est pas seulement l’un des drames américains les plus puissants vus de mémoire récente. Ce «petit» film, porté par le studio A24 (la nouvelle référence du cinéma indépendant américain), rejoint immédiatement les chefs-d’œuvre du récit carcéral – parmi lesquels les films Papillon (Franklin J. Schaffner, 1973) et The Shawshank Redemption (Frank Darabont, 1994), auxquels on peut ajouter le roman L’Université de Rebibbia, de Goliarda Sapienza, les BD Perpendiculaire au soleil, de Valentine Cuny-Le Callet, et L’Accident de chasse, de David L. Carlson et Landis Blair, ou encore la série télé Orange Is the New Black (2013-2019).
Au regard de ses prédécesseurs, pourtant, Sing Sing raconte en fin de compte tout à fait autre chose. On pourrait plutôt le rapprocher du documentaire des frères Paolo et Vittorio Taviani Cesare deve morire (2012), qui suit la création de la pièce Jules César par une troupe de résidents du principal établissement pénitentiaire de Rome, à une (grosse) différence près : si, chez les Taviani, le contenu de la sanglante tragédie shakespearienne se prête à une réflexion sur la détention de ces acteurs amateurs (mafieux, meurtriers…) et les raisons qui les y ont menés, le film de Greg Kwedar s’empare de l’acte théâtral comme une rare occasion, même symbolique, même temporaire, d’abattre les grilles et les cellules, ou mieux, de se glisser dans la peau d’un autre, libre. «Pourquoi ne pas jouer une comédie?», demande le caïd Divine Eye (Clarence Maclin dans son propre rôle), nouveau venu à l’atelier, quand le choix de la pièce semblait pointer vers l’éternel Hamlet ou l’un des textes très sérieux de Divine G.
Sing Sing s’empare de l’acte théâtral comme une rare occasion de se sentir libre
La pièce originale qui aura finalement les faveurs du groupe, écrite sur mesure par Brent (Paul Raci), metteur en scène et animateur de l’atelier, est elle-même une façon de briser les codes. En retenant toutes les envies partagées par les détenus, la pièce fait se rencontrer Shakespeare avec l’Égypte ancienne, Robin des Bois, des pirates, des gladiateurs et même Freddy Krueger, tous liés par une incompréhensible histoire de voyage dans le temps. En réponse à Brent, qui répète qu’il faut «faire confiance au processus», les répétitions ont des airs de thérapie de groupe et la fantaisie, un mode de guérison. À tel point qu’un colosse au visage tatoué, qui, questionné tôt dans le film sur une éventuelle précédente expérience d’acteur, répondait avoir «joué un rôle toute (s)a vie», se révèle à lui-même par le fait d’interpréter un personnage.
C’est la même trajectoire mentale que partagent tous les membres de la troupe. Mais au cœur de Sing Sing, il y a surtout la rencontre entre Divine G et Divine Eye : le premier, derrière ses lunettes rondes, transmet sa passion du théâtre, sa sensibilité et ses réflexions humanistes, le second cache ses dents du bonheur et son manque d’assurance sous un air patibulaire. Devant la caméra portée de Greg Kwedar, Divine Eye renoue avec celui qu’il a été, tantôt récitant le scénario, tantôt libre d’improviser, et s’impose comme la révélation du film. Avec Colman Domingo – rare acteur professionnel du casting qui, pour sa part, compose un rôle immense que n’aurait pas renié un Denzel Washington –, il forme un duo intense et étonnant, qui va contre tout ce que l’on pourrait attendre de leurs personnages. Divine G, c’est vrai, incite son codétenu à poser un autre regard sur le monde grâce à l’art. Mais c’est bien la vision du monde, plutôt sombre, qu’a Divine Eye qui force Divine G à remettre en question toutes ses certitudes. Reste, entre eux deux, la puissance émotionnelle de l’art, à laquelle l’existence même de ce film rend gloire.
« Sing Sing » de Greg Kwedar
Avec Colman Domingo, Clarence «Divine Eye» Maclin, Paul Raci…
Genre drame
Durée 1 h 45