Claudine Felten, directrice de natur&ëmwelt, et Claire Wolff, responsable biodiversité du Mouvement écologique, alertent de l’urgence de la situation face à un plan de restauration de la nature qui tarde à se dévoiler.
Qu’est-ce que prévoit la loi européenne de restauration de la nature?
Claudine Felten : Comme son nom l’indique, le but de cette loi est de restaurer 20 % des habitats protégés dans le cadre de la directive Habitats au niveau européen. Au début, le projet de loi était plus ambitieux et prévoyait une restauration de 30 % d’ici 2030. Il ne reste donc plus que quatre ans pour agir face à la perte non freinée de la biodiversité que l’on constate au Luxembourg et partout en Europe.
Claire Wolff : C’est l’une des lois les plus importantes de ces dernières années pour la conservation de la nature.
Vous la décrivez comme une opportunité historique d’enrayer la perte de biodiversité. Pourquoi?
C. W. : Elle est historique car elle utilise le terme de « restauration ». Jusqu’à présent, il y avait des législations pour « sauvegarder » et « conserver » la biodiversité faunistique et floristique. Mais cette loi-ci est faite pour « restaurer » les biotopes.
Malgré les lois et les législations mises en place, il y a une perte de la biodiversité à cause, entre autres, des effets de l’agriculture. Il est maintenant nécessaire de restaurer les biotopes perdus ces dernières décennies, c’est crucial pour notre avenir. Cette loi pour restaurer les biotopes perdus affirme leur valeur et notre besoin de les restituer.
C. F. : D’autant plus que ces lois qui parlent de sauvegarde existent depuis 1981… Donc depuis plus de trente ans. Et au Luxembourg, lorsque l’on parle d’un tiers des habitats en mauvais état et menacés, on parle des habitats et biotopes connus et cartographiés à partir de 2007, pas de ce qu’il y avait avant.
Au Luxembourg, quels sont les écosystèmes endommagés dont la restauration est urgente?
C. W. : Au Luxembourg, les habitats et biotopes à restaurer sont surtout des biotopes agraires. Avec les forêts, ils constituent les milieux les plus riches en biodiversité. Depuis les 30 à 50 dernières années, la perte de biodiversité a été très accrue sur les terrains agraires à cause d’une agriculture de plus en plus intensive qui utilise beaucoup d’engrais et de pesticides. C’est d’ailleurs difficile de restaurer ces habitats, étant donné que cela doit s’accompagner d’une transformation de l’agriculture.
Par exemple, il existait autrefois des milliers de prairies maigres de fauche, mais elles ont presque toutes disparu avec l’abandon de l’utilisation du foin. Leur faible teneur en nutriments permet une grande diversité de plantes, essentielle à de nombreux papillons et abeilles sauvages. Le plan national pour la protection de la nature prévoit la restauration de 4 000 hectares de ces prairies.
Quelles étaient les stratégies déployées jusque-là pour protéger la nature? Et les acteurs engagés?
C. F. : Il y a notamment le troisième Plan national concernant la protection de la nature (PNPN3), dans lequel ont été définis des objectifs ambitieux pour la protection de la nature. On espère d’ailleurs qu’ils seront retenus dans ces plans de restauration. Il y a aussi la loi de protection de la nature, différents règlements prévoyant des subsides pour différentes mesures. Et les acteurs sont les associations, les communes avec leurs stations biologiques ainsi que l’administration de la Nature et des Forêts et l’administration de la Gestion de l’eau.
Il faut aussi rappeler l’importance du programme européen LIFE, un instrument clé pour financer la restauration de la nature, aujourd’hui menacé dans le cadre financier pluriannuel proposé par la Commission. Sa suppression serait un recul majeur, alors qu’un financement solide est indispensable pour mettre en œuvre les plans de restauration. Il est donc crucial que les États membres défendent ce budget, aux côtés des grandes directives européennes de protection de la nature, comme les directives Oiseaux et Habitats, qui constituent le cadre commun pour tous les pays de l’Union.
Pourquoi la perte de biodiversité se poursuit malgré tout?
C. F. : Parce que les priorités ne sont pas les bonnes… La conservation de la nature n’est pas prioritaire dans les décisions des gouvernements et les politiques mises en place ne sont, bien souvent, que de petites mesures qui ne s’attaquent pas aux causes.
Plus la mise en œuvre tarde, plus le risque de perdre des milieux naturels augmente
Les États membres doivent déposer des plans nationaux de restauration d’ici septembre 2026.
C. W. : Exactement. L’instrument principal de la loi européenne, ce sont ces plans nationaux. Ce sont des documents plus détaillés présentant les biotopes devant être restaurés, les manières de faire et les budgets à ouvrir.
Où en est le Luxembourg?
C. W. : On attend toujours le premier projet de ce plan d’ici la fin du mois de janvier. C’est un cadre très restreint et serré. Une consultation publique est prévue dans le processus, alors on espère que notre gouvernement présentera bientôt ce plan.
Le souci, c’est que le Luxembourg a déjà, depuis trois ans, un plan national ambitieux pour la protection de la nature, mais le problème reste sa mise en œuvre. La question est donc de savoir si un nouveau plan apportera enfin un élan concret ou s’il restera, lui aussi, théorique. Ce serait un bon moment pour regrouper les stratégies existantes, mais tout dépendra surtout de la capacité à identifier et lever les obstacles actuels pour accélérer l’action sur le terrain.
On se demande également si le processus de participation des acteurs sera approfondi, après les premières séances d’information qui ont eu lieu en novembre.
Selon vous, pourquoi cela prend-il autant de temps?
C. W. : Parmi les principaux obstacles, on identifie un manque de personnel et de financements, mais aussi la disponibilité des terrains. Les projets de restauration, notamment des cours d’eau, nécessitent beaucoup d’espace et l’accord des propriétaires, ce qui implique des coûts importants. Pour d’autres milieux, comme les prairies maigres, la restauration n’a de sens que si un agriculteur peut ensuite les utiliser durablement. Sans cela, les projets ne tiennent pas dans le temps.
C. F. : Cette complexité est renforcée par la forte pression sur le foncier, entre logement, agriculture et protection de la nature. Et cette dernière est la moins prioritaire face aux choix de notre gouvernement actuel.
Quels seraient les risques de ce retard?
C. W. : Notamment que le processus de participation ne soit pas fait comme il faut. Je crois que s’il y a du retard, la chose la plus facile à raccourcir pour gagner du temps, ce sont les séances avec les différents acteurs. Le risque aussi, c’est que les études et recherches scientifiques ne soient pas faites comme il le faut. Donc s’il manque de temps, les choses risquent de rester superficielles et les habitats risquent de ne pas être restaurés comme il faut par après.
C. F. : Plus la mise en œuvre tarde, plus le risque de perdre des milieux naturels augmente. Pour atteindre les objectifs de restauration, un processus de participation solide est essentiel, surtout dans un contexte de forte pression sur le terrain au Luxembourg. Cela passe par l’implication de tous les acteurs concernés et par une coopération étroite entre les ministères de l’Environnement et de l’Agriculture, indispensable au succès des projets.
Qu’attendez-vous du gouvernement? Que lui demandez-vous?
C. F. : Pour résumer, nous demandons de présenter rapidement un premier projet de plan, dès janvier, afin de lancer un processus de participation long, transparent et fondé sur la science. Les objectifs ambitieux du plan national pour la protection de la nature doivent être repris dans les plans de restauration, avec des moyens suffisants en termes de budget et de personnel. Au-delà de ces plans, l’enjeu est aussi de défendre les standards de la politique de conservation de la nature, aujourd’hui menacés tant au niveau national qu’au niveau européen.