Après 25 ans de présidence au KPL, Ali Ruckert quittera son poste cette année. L’occasion de revenir avec lui sur les raisons de son départ et les défis qui se posent au Parti communiste. Entre défense des acquis sociaux et renouvellement stratégique, il livre un état des lieux sans concession.
Le 2 janvier, vous avez annoncé que vous alliez quitter le poste de président du Parti communiste luxembourgeois. Pourquoi cette décision?
Ali Ruckert : Cela fait maintenant 25 ans que je suis président du parti et je crois qu’il est temps qu’un jeune camarade prenne la relève. Quelqu’un qui a encore beaucoup de force et qui peut prendre de nouvelles initiatives. Il faut dire néanmoins que les médias surestiment ce poste de président du Parti communiste. Parce qu’en réalité la direction du parti, c’est le comité central, un collectif de 16 membres qui prend toutes les décisions.
Le président, on le voit surtout à l’extérieur, mais dans le parti, il est comme les 15 autres membres de la direction. C’est le primus inter pares, mais pas plus. Tout ne repose pas sur les épaules du président et le comité central a le droit de le changer à tout moment. Lors de notre prochain congrès, dans la deuxième partie de l’année, nous allons élire un nouveau comité central qui, lui, élira les différents camarades aux postes de la direction.
Lors de votre élection, vous attendiez-vous à rester aussi longtemps?
Non, absolument pas. Déjà, parce que dans nos statuts à l’époque, nous ne pouvions rester à la tête du parti que pour deux périodes, soit huit ans. Après, les statuts ont été changés par le congrès qui a décidé de ne plus mettre de délais. Je rappelle que j’avais voté pour rester sur deux sessions.
Dans ces 25 ans de présidence, avez-vous un souvenir marquant?
Je dirais simplement mon élection en 2000. C’était alors très difficile pour le parti, parce qu’avant nous avions une scission et certains membres du comité central avaient quitté le parti. Il fallait donc essayer de remonter la pente et ce qui était important pour nous, c’était surtout de garder notre quotidien, le Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek (NDLR : Journal du peuple luxembourgeois).
Ce que l’on a heureusement réussi, car c’est notre seule fenêtre vers l’extérieur. Il faut dire que nos communiqués ou conférences de presse sont boudés par la plus grande partie des médias depuis 30 ans et surtout depuis la guerre en Ukraine. Ce qui rend la tâche assez difficile, parce que nous ne sommes pas à même de communiquer nos idées à une partie assez grande de la population. Nous ne pouvons pas faire une distribution dans toutes les boîtes aux lettres du pays. Même durant les campagnes, nous n’avons pas les moyens.
Est-ce une leçon que vous retenez de votre présidence : le fait qu’il est dur d’exister en tant que petit parti?
Absolument. Ce n’est pas seulement une question de militance, parce que nous avons un certain nombre de militants qui sont présents dans les manifestations des syndicats ou des rassemblements pour la paix. Mais il faut avoir l’argent aussi pour communiquer, ce qui est un peu notre problème. Aussi, en n’étant pas présent à la Chambre des députés, on ne reçoit pas non plus l’argent dont bénéficient les partis qui y sont présents. Tout cela rend la tâche plus difficile.
Et puis, nous sommes marginalisés par le gouvernement, par la Chambre et par une grande partie des personnes qui prennent les décisions au niveau étatique.
Nous sommes marginalisés
En 25 ans, qu’est-ce qui a changé au KPL?
Je dirais que c’est surtout la vision qu’a de nous le grand public. Au début de la guerre en Ukraine en 2014, une grande partie des gens croyaient que le Parti communiste était pour la guerre, qu’il allait soutenir la Fédération de Russie. En réalité, ce n’est pas le cas.
Le premier jour, quand les troupes russes sont entrées en Ukraine, j’ai réalisé un communiqué pour dire que nous étions contre cette guerre, qu’il fallait se mettre à la table des négociations et trouver une solution qui convienne à toutes les parties. Une semaine après, le comité central a fait la même chose, mais les communiqués n’ont pas été repris et cela s’est produit lors des trois dernières années.
Pourtant, traditionnellement, notre parti est antimilitariste et s’est prononcé contre la guerre, contre le réarmement et contre les bombes atomiques. C’est comme une ligne rouge qui traverse toute l’histoire du parti. Récemment, nous avons commencé à faire une campagne devant les lycées pour informer les lycéens de ce qui se passera pour eux en cas de conflit, étant donné que le gouvernement dépense de plus en plus d’argent pour la militarisation et qu’il veut une armée de réserve.
Comment faire, selon vous, pour gagner en visibilité?
D’abord, cela sera avec une nouvelle stratégie de communication afin d’avoir plus de poids sur internet. Nous avons déjà progressé, mais il faut persévérer, surtout envers les jeunes. Les camarades deviennent de plus en plus vieux et s’il n’y a pas de jeunes qui entrent au parti, ce sera très difficile pour le futur.
Pour attirer la jeunesse au sein du parti, nous allons d’ailleurs faire des efforts afin d’avoir une nouvelle organisation des jeunesses communistes, que l’on avait par le passé. C’est un groupe de jeunes qui s’intéresse aux problèmes des jeunes, surtout, et qui fait ses propositions lui-même. À l’époque, il y avait bien sûr un certain nombre de jeunes qui étaient membres du parti, mais d’autres ne l’étaient pas. Donc ce ne sera pas une sous-organisation du Parti communiste, ce sera une organisation autonome qui travaillera au sein de la jeunesse.
Les jeunes ont beaucoup de problèmes et c’est faux de dire qu’ils ne sont pas intéressés par la politique. Ils le sont beaucoup, il faut juste les inciter et les encourager à s’organiser.
Quel est votre regard sur le contexte social actuel?
Nous avions déjà critiqué l’ancien gouvernement DP, LSAP et verts qui n’avait pas réalisé un certain nombre de réformes au niveau social. Ce qui s’est passé après, c’est que le gouvernement actuel du CSV et du DP a attaqué frontalement les acquis sociaux.
C’est pour cela que nous avons soutenu la manifestation nationale du front syndical OGBL-LCGB le 28 juin dernier. La manifestation était un succès, le gouvernement a dû revoir ses positions, mais, entretemps, il y a quand même eu des changements négatifs signés à la Chambre sur le temps de travail des commerces et les pensions.
Nous disons donc qu’il faut relancer le mouvement social, comme la manifestation nationale de juin, pour tâcher qu’il n’y ait aucun changement négatif et aussi pour apporter aux gens quelque chose sur la sécurité sociale. Pareil pour le temps de travail qui n’a pas diminué réellement depuis très longtemps alors qu’il faut qu’il diminue encore.
Nous allons donc militer dans cette direction en 2026 et nous soutiendrons toutes les propositions des syndicats qui iront dans ce sens aussi. Je crois que le mouvement social a une grande chance de continuer, parce que le gouvernement et le patronat ne vont pas rester avec ce qu’ils ont maintenant.
Il faut relancer le mouvement social
Sous quelle forme envisagez-vous la poursuite du mouvement social?
Nous sommes d’avis qu’il faut créer un grand mouvement avec des partis politiques, des syndicats et des groupes sociaux contre la politique du gouvernement. Nous savons que le Parti communiste sera seulement une petite partie d’un tel mouvement, mais pour nous, ce mouvement sera très important. Nous avons envie de mener ces discussions, du moins de les relancer.
Nous sommes prêts à aller dans cette direction avec tous les partis qui sont d’avis qu’il faut aller contre la politique du démontage social. Nous ne sommes pas dans notre petit coin à dire que nous seuls avons raison et que nous allons faire notre petit travail.
Bien sûr qu’il y a énormément de désaccords entre les différents partis ou même entre les syndicats, mais il faut essayer de les mettre de côté. Sinon, nous ne connaîtrons pas le succès et le gouvernement triomphera, ce qui ne sera pas bon pour les intérêts des travailleurs au Luxembourg.
Comment voyez-vous votre avenir et celui du KPL?
Pour le futur, je reste prêt afin de militer pour le parti, même lorsque je ne serai pas président. Le KPL, c’est un engagement à vie. Mais je crois bien que je serai réélu au comité central, donc je continuerai à militer quasiment comme avant.
Je suis d’avis que les salariés ont besoin du Parti communiste, donc il faut se mettre à la tâche pour que le parti ait plus de poids dans le milieu du travail. Nous allons aussi nous battre contre la pauvreté. C’est une catastrophe qu’il y ait une telle pauvreté dans un pays si riche, donc il faut vraiment faire des efforts énormes pour l’éradiquer. Il faudrait aller beaucoup plus loin que le plan de pauvreté présenté par le gouvernement.
Notre parti propose aussi de construire plus de 50 000 logements à bas loyer pour les personnes les plus démunies et d’augmenter le salaire minimum de 500 euros. Il y aura aussi les sujets de la militarisation ou encore de la protection de l’environnement.
Bien sûr que c’est compliqué pour nous d’exister sur tous les sujets, mais dès qu’il y a un évènement national comme international, nous disons ce que nous pensons, avec notre vision du monde.
État civil. Ali Ruckert est né le 13 septembre 1954 à Differdange. Il est marié et père d’un enfant.
KPL. En 1971, à 16 ans, le jeune Ali Ruckert intègre le KPL et devient l’un des dirigeants de la section des lycéens du Parti communiste à Esch-sur-Alzette. Il prend ensuite des responsabilités au sein de la section de Differdange, puis est élu au comité central, devient secrétaire général en 1990, avant d’être élu président du parti en 2000.
Formation. À la sortie du lycée, le Luxembourgeois rejoint la Russie, où il passe trois années à Moscou à étudier l’économie et la philosophie au sein de l’École internationale Lénine.
Journal. Ali Ruckert entre au sein de la rédaction du Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek, créé en 1946, en tant que rédacteur correspondant durant ses études à Moscou. Une fois de retour au Grand-Duché, il rejoint la rédaction et est élu rédacteur en chef du journal en 1995. Un poste qu’il continuera d’occuper après son retrait de la présidence.
Differdange. Dans sa ville natale, le communiste est élu conseiller communal lors des élections de 2017. Un poste qu’il perdra lors des élections de 2023.