Entre les régimes militaires du Sahel et les alliés de la France, c’est le froid. Le sujet trouve un chemin jusque dans les salles de concerts, alors que les appels au boycott se multiplient et que les prises de position d’artistes comme Alpha Blondy ou Tiken Jah Fakoly sont scrutées de près.
Une jambe appuyée sur un haut-parleur, la légende ivoirienne du reggae Alpha Blondy suspend un instant son concert à Abidjan pour adresser un message politique aux juntes sahéliennes. Un symbole des relations tendues entre voisins dans la région. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger, réunis dans l’Alliance des États du Sahel (AES), sont gouvernés par des régimes militaires putschistes ouvertement hostiles à la France – et par extension en froid avec la Côte d’Ivoire, qu’ils jugent trop proche de Paris. «À mes frères de l’AES, plus jamais de coups d’État. Ça suffit!», a lancé Alpha Blondy à son public réuni fin octobre à Abidjan. Les putschs «déstabilisent toute la région» et «l’Afrique n’a plus de temps à perdre», a poursuivi l’artiste, connu pour ses prises de position politiques.
Rapidement relayés sur les réseaux sociaux, ses propos ont fait polémique : plusieurs internautes sahéliens l’accusent de s’attaquer aux autorités de l’AES tout en fermant les yeux sur le quatrième mandat du président ivoirien, Alassane Ouattara, une critique reprise également par certains commentateurs ivoiriens. L’épisode illustre les tensions entre la Côte d’Ivoire et les pays de l’AES qui débordent régulièrement dans le monde culturel, où artistes et promoteurs se retrouvent pris dans des controverses pouvant conduire à des annulations de concerts ou des appels au boycott.
Dernier exemple : l’annulation mi-octobre à Abidjan du concert du chanteur burkinabè Issouf Manem-Yam, contraint plus tard de présenter ses excuses pour des propos jugés insultants dans le passé envers les Ivoiriens. «C’est un artiste, il ne devrait pas prendre parti même si les propos ont été tenus par patriotisme», dit un acteur culturel burkinabè, tandis qu’un de ses managers reconnaît un «manquement».
L’imbrication croissante entre culture et politique remonte au moins à un épisode de 2022, lorsque 49 soldats ivoiriens avaient été détenus six mois au Mali. Cette année-là, le concert de la star malienne Mariam Ba prévu à Abidjan est annulé après des appels sur les réseaux sociaux visant les artistes maliens. Quelques semaines plus tard, dans ce contexte tendu, le rappeur ivoirien Didi B reportait un spectacle à Bamako.
À mes frères de l’AES, plus jamais de coups d’État. Ça suffit!
Alpha Blondy, lors d’un concert à Abidjan fin octobre
Depuis, les exemples se sont multipliés, avec de nombreux reports de concerts de Maliens à Abidjan ou d’Ivoiriens dans des capitales sahéliennes. «Nous avons documenté une dizaine de cas d’artistes maliens victimes. Nous avons fait en sorte que le sujet figure dans les discussions avec le directeur de la sécurité d’État de Côte d’Ivoire» en visite au Mali mi-octobre, a confié un responsable du ministère malien de la Culture.
Chaque prise de position est scrutée : la star malienne Sidiki Diabaté est ainsi critiquée dans son pays pour avoir affiché son soutien à Alassane Ouattara pendant la campagne présidentielle en 2025. À l’inverse, la diva ivoirienne Aïcha Koné fait souvent polémique à Abidjan pour son engagement aux côtés des juntes sahéliennes.
Le célèbre reggae man ivoirien Tiken Jah Fakoly s’est lui aussi retrouvé pris dans cette polarisation. Critiqué par des soutiens des juntes après avoir dénoncé un recul de la liberté d’expression dans l’AES, il avait répliqué en 2024 : «Les gars de l’AES pensaient que j’allais être le griot de l’AES.» L’affaire prend une tournure insolite avec la disparition quelques mois plus tard de Bambi Rasta, une biche qu’il avait élevée avec affection dans sa ferme au Mali. Une anecdote utilisée par des internautes pour railler les positions du chanteur : «Bambi mérite d’être libre. Elle te réclame la démocratie dont les principes fondamentaux sont la liberté, l’égalité et la justice. Bambi vient de briser la chaîne de l’esclavage», a commenté l’un d’eux.
Toutefois, la politisation des scènes culturelles n’est ni systématique ni uniforme. Malgré la dégradation des relations entre Abidjan et l’AES, de nombreux artistes continuent de se produire de part et d’autre des frontières, loin des controverses. «Les artistes sont vraiment au-dessus des prises de position politiques. C’est beaucoup plus le départ de partenaires internationaux, à cause de la situation politique dans ces pays-là, qui a ralenti la mobilité des artistes», relativise le président d’une association culturelle à Abidjan.
L’artiste ivoirien Serge Beynaud s’est par exemple produit près de Ouagadougou, au Burkina, fin septembre. Seul accroc de la soirée : l’un de ses danseurs a reçu un coup de fouet d’un agent de sécurité zélé, visiblement décidé à ne laisser aucun désordre troubler le spectacle.