L’écrivaine sud-africaine a publié près de 400 livres depuis février 2025… avec le concours de l’intelligence artificielle. Un procédé qu’elle assume et qu’elle défend malgré critiques et menaces.
Les adjectifs abondent sur les réseaux sociaux, jusqu’aux pires insultes, pour qualifier cette quadragénaire devenue le symbole de l’arrivée massive de l’IA dans l’édition. «On parle de moi comme une arnaqueuse, une scélérate. Je serais même diabolique!», détaille-t-elle. Elle parle également de «dizaines de milliers» de messages haineux et de multiples menaces de mort. Dans ce contexte, très rares sont les auteurs qui acceptent de témoigner à visage découvert.
«J’ai choisi d’être celle qui se montre et dit : il faut avoir ces discussions» sur l’IA et l’écriture, explique Coral Hart, un pseudonyme destiné à la protéger. «Cette technologie est là. Ils ne vont pas la débrancher parce que des auteurs l’ont décidé». Avant de se lancer, il y a seulement vingt mois, elle avait accumulé quatorze ans d’expérience dans l’édition et écrit plusieurs dizaines d’ouvrages sans intervention de l’IA.
Elle a mis ensuite trois mois à se familiariser avec les modèles d’intelligence artificielle et à bâtir une matrice capable de produire un livre. Elle jongle maintenant entre ChatGPT, «très bon sur les dialogues», Claude, «incroyable pour la prose» mais aussi d’autres, comme Grok, «totalement désinhibé» et recommandé pour les scènes érotiques. «Si vous leur demandez seulement « écris-moi un livre », vous allez récupérer un truc catastrophique», dit-elle, «parce que vous ne lui avez rien donné».

Un rendu «bien meilleur»
L’autrice définit un concept d’histoire, un style, des personnages décrits avec précision, une liste de chapitres avec un résumé de leur contenu, et alors, seulement, «je génère le livre». «Quand j’ai démarré, se souvient-elle, on ne pouvait écrire qu’un paragraphe à la fois, et il me fallait deux ou trois prompts. Aujourd’hui, je peux avoir un premier jet en une fois». Et à la faveur du perfectionnement des modèles, la qualité du rendu est «bien meilleure», selon Coral Hart. «La syntaxe s’est améliorée, la structure des phrases aussi».
Si le label IA vous fait détester un livre, est-ce que c’est l’ouvrage que vous rejetez, ou l’IA?
La première mouture, systématiquement «mauvaise» d’après l’écrivaine, est ensuite passée à une moulinette IA qui harmonise, s’assure de la continuité du récit et de la cohérence des éléments factuels. Une seconde se concentre sur le style et la fluidité du récit. En fin de parcours, un relecteur humain peigne le contenu, revoit les détails et réécrit quelques passages. Si l’un des romans est entré dans les cent meilleures ventes d’Amazon, l’immense majorité des 371 titres sont des produits de niche identifiés après une analyse approfondie du marché.
Un million de livres vendus
Cela n’a pas empêché Coral Hart de dépasser le million de livres vendus au total, selon son estimation, sous forme numérique mais aussi papier et en audio, avec plus d’un million de dollars de chiffre d’affaires rien qu’en 2026. La Sud-Africaine est désormais à la tête d’une PME qui a déjà formé plusieurs centaines de personnes à sa méthode et s’apprête à lancer un logiciel clé en main pour auteur IA, baptisé Autorythm. Quant à sa propre production, elle ne mentionne l’utilisation de l’IA que si la plateforme de vente l’y oblige.

(Photo : afp)
«Tout d’un coup, fait valoir celle qui publie sous plus de dix noms de plume différents de Coral Hart, il faudrait que je dévoile mon processus créatif alors que pendant seize ans, personne ne me l’a jamais demandé». Elle se dit néanmoins prête à le faire «pour de bonnes raisons», mais s’y refuse pour l’instant. «Aujourd’hui, si je le dis, on va me haïr, ajouter mon nom à une liste et me menacer». Régulièrement taxée de contribuer à la «bouillie IA», une déferlante de contenus de piètre qualité générés par intelligence artificielle en texte, vidéo, musique ou photo, elle renvoie au mètre étalon de l’édition.
«Mes livres se vendent», insiste l’autrice. «Les lecteurs ne lisent pas les mauvais livres, ils les renvoient», une option autorisée par Amazon. Coral Hart a bien sûr prêté attention au débat autour de Thélyson Orélien dont le roman a été retiré de la première sélection pour le prix Goncourt après des accusations de recours à l’IA, une utilisation confirmée mercredi par son éditeur. Elle rappelle les éloges des critiques littéraires et les ventes élevées avant la polémique. «Si le label IA vous fait détester un livre», dit-elle, «est-ce que c’est l’ouvrage que vous rejetez, ou l’IA?»