Le ras-le-bol de la «vie chère» et la fronde des lycéens peuvent-ils converger? Les «Gilets jaunes» s’apprêtent à «reprendre la rue» samedi, en cherchant à fédérer des revendications multiples.
Depuis plusieurs semaines, des mots d’ordre incitant à ressortir les gilets jaunes emblématiques des années 2018/2019 circulaient sur les réseaux sociaux. Ces appels se sont intensifiés ces derniers jours, nourris par la colère des lycéens. Jeudi, les principales organisations de jeunesse mobilisées depuis la mi-septembre pour de meilleures conditions d’apprentissage et contre Parcoursup ont ainsi appelé à se joindre au mouvement.
D’autres acteurs sociaux ont confirmé leur participation, parmi lesquels les organisateurs des marches pour le climat du 26 septembre dernier, la Confédération paysanne, l’intersyndicale des VTC ou encore le syndicat Solidaires. Plus prudente, la CGT participera «partout où les conditions seront réunies», tout en affirmant vouloir «empêcher les tentatives de détournement par l’extrême droite de cette journée de lutte sociale».
Une plateforme de revendications élargie
Intitulé «jaunes et jeunes», un appel relayé sur le site 17octobregiletjaune.net exhorte «Gilets jaunes, Gen Z, Indignés, paysans, pompiers, ouvriers, profs, soignants, défenseurs du climat, habitants des quartiers, retraités» à unifier leurs voix.
La liste des griefs tente d’englober l’ensemble des mécontentements, incluant la hausse du coût de la vie et particulièrement celle des carburants, le gel des allocations et des salaires des fonctionnaires dans le projet de budget, la dénonciation de la répression policière et d’une démocratie où «on vote tous les cinq ans et où, le reste du temps, il devrait la fermer», ainsi que la fermeture de services publics, le manque de professeurs et la critique d’un capitalisme qui «exploite le vivant».
«On ne s’est pas concerté en amont avec les autres figures pour appeler à manifester, mais on a tous eu le même réflexe en voyant les violences de la police contre des lycéens», confie François Boulo, figure des «Gilets jaunes» qui appelle à la mobilisation aux côtés d’autres visages médiatiques du mouvement tels que Jérôme Rodrigues, Priscillia Ludosky et Maxime Nicolle.
«Exaspération aiguë» et craintes de débordements
Un cocktail de manifestations urbaines, de blocages, de barrages filtrants et de rassemblements est prévu samedi sur des ronds-points, des ponts, devant des stations-services, des péages, des gares, des raffineries et des dépôts pétroliers. Une carte collaborative en recensait plus de 1 000 à travers la France dès jeudi.
Face à la nature très hétéroclite de cette contestation, les autorités — qui s’attendent à des tensions durables jusqu’à l’élection présidentielle — ont identifié jeudi quelque 250 actions potentielles. Une source proche du ministère de l’Intérieur indique que «des débordements sont anticipés», notamment dans les métropoles, et rappelle que «les actions de blocage sur des axes structurants et des équipements majeurs (…) ne seront pas tolérées». Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a également fait part de ses craintes de violences jeudi.
Sur la plateforme X, Jean-Luc Mélenchon a qualifié cette journée de «moment important où s’exprime au même moment l’exaspération aiguë de très nombreux secteurs de la société».
À l’inverse de mouvements précédents comme «Bloquons Tout» le 10 septembre 2025, «dès le début, nous acceptons des actions multiples ; il n’est pas question de dire que si ce n’est pas une action de blocage, elle ne sert à rien», analyse Benjamin Ball, l’un des organisateurs des marches pour le climat. À Paris, le choix d’une manifestation déclarée a été privilégié afin de répondre à la demande des lycéens et des étudiants, bien que le parcours exact restât en négociation avec la préfecture jeudi matin, d’après Me David Libeskind, avocat de plusieurs figures du mouvement.
Tandis qu’une intersyndicale prépare une journée de grève dans les secteurs public et privé pour le 5 novembre, la CFDT et FO n’ont pas appelé à manifester samedi.
Pour le chercheur Paolo Stuppia, coauteur de Géopolitique de la jeunesse (Le Cavalier bleu), «la dynamique de polycrise dans laquelle une partie des jeunes scolarisés se sent pris» – combinant urgence climatique, précarité, difficultés d’insertion professionnelle et crainte de l’extrême droite – «peut justifier une jonction sur des revendications plus générales». Il ajoute que «la réponse policière peut aussi jeter des ponts» entre des lycéens et des «Gilets jaunes» confrontés à de fortes pressions sécuritaires.