Buena Vista Social Club a trente ans. Depuis, le temps joue avec lui plutôt qu'il ne passe. On rembobine.
Le disque qui devait être un autre
À l'origine du disque cubain le plus célèbre de la planète, il y a deux Maliens absents. Mars 1996, La Havane : le producteur britannique Nick Gold a réservé les studios EGREM pour une rencontre qui doit faire dialoguer deux rives de l'Atlantique. D'un côté, Eliades Ochoa et quelques musiciens cubains; de l'autre, le guitariste Djelimady Tounkara et le virtuose du n'goni Bassekou Kouyaté. Ry Cooder doit servir de passeur. Sauf que les Maliens n'arrivent pas : leurs passeports, envoyés à Ouagadougou pour y faire apposer les visas cubains, ne reviennent pas à temps. Ry Cooder atterrit à La Havane, Nick Gold l'accueille avec la mauvaise nouvelle… Le studio, lui, est réservé.
Mais la chance aussi a préparé le terrain. La semaine précédente, Juan de Marcos González vient d'enregistrer au même endroit A Toda Cuba le Gusta avec les Afro-Cuban All Stars, son grand projet de remise en lumière des sonorités cubaines des années 1940 et 1950. Il reste donc une réserve de talents impressionnante : le contrebassiste Orlando «Cachaíto» López, le pianiste Rubén González, Eliades Ochoa – Compay Segundo sera, lui, retrouvé et convoqué en cours de route. Ry Cooder se souviendra d'un premier jour sans programme, avec des musiciens debout dans le studio se demandant ce qu'on attendait d’eux.
C'est là que commence la première reconstruction de la mémoire Buena Vista. Trente ans après les sessions qui l'ont vu naître – l’album paraîtra en 1997 – le projet paraît écrit d'avance : ces voix, ces visages, ce piano, Chan Chan, puis le monde entier. En réalité, il n'y a encore ni Buena Vista Social Club, ni groupe, ni concept clair, seulement un rendez-vous manqué et, autour de lui, des gens suffisamment bons pour métamorphoser le vide en musique. Cela dit, parler de pur miracle serait créer un autre mythe : Juan de Marcos travaillait depuis vingt ans à maintenir vivant ce répertoire et venait de réunir plusieurs générations de musiciens cubains. L'accident n'a donc pas créé Buena Vista à partir de rien – il a mis une allumette dans une pièce où le bois était déjà empilé. Buena Vista deviendra une immense machine à souvenirs. Son premier pourtant est celui de quelque chose qui n'a pas eu lieu.
Les oubliés que personne n'avait oubliés
L'histoire voudrait qu'Ibrahim Ferrer ait été arraché à l'anonymat comme on exhume un trésor. En 1996, il a quitté la scène depuis des années, vit chichement de sa retraite et complète ses revenus en cirant des chaussures; Juan de Marcos vient le chercher pour les sessions en cours. Bientôt, Buena Vista découvrira qu'il possède pile la voix de boléro dont il a besoin. Ibrahim Ferrer arrive au studio sans savoir exactement ce qui s'y prépare, se met à chanter. Buena Vista est une drôle de maison de retraite : certains de ses pensionnaires n'avaient jamais arrêté de travailler.
Star depuis les années 1950, Omara Portuondo avait chanté au Tropicana, tourné avec le Cuarteto d'Aida, partagé la scène avec Nat King Cole et poursuivi ensuite une solide carrière solo. En 1996, elle n'est pas tirée d'un long sommeil artistique – elle répète dans un autre studio du même bâtiment quand on l'invite à venir chanter. Eliades Ochoa dirige le Cuarteto Patria depuis 1978 et vient déjà de travailler avec Compay Segundo sur une première version de Chan Chan. Ce dernier, malgré une trajectoire devenue plus discrète, n'a jamais quitté la musique. Le mot «redécouverte» commence donc à faire un drôle de bruit.
Rubén González, lui, revient de plus loin. Retiré depuis plusieurs années, il retrouve le piano avec voracité : Ry Cooder racontera qu'il arrivait vers neuf heures alors que les séances commençaient à onze, jouait sans s'arrêter... L'année suivante, ce musicien proche des 80 ans, qui avait accompagné Arsenio Rodríguez et Enrique Jorrín, devient une révélation internationale. Alors, oubliés? Parfois oui, mais pas par tout le monde. Juan de Marcos résumera le problème avec brutalité : pour vendre quelque chose, disait-il, il faut créer un mythe. Celui-ci était fort : un Américain arrive à Cuba et découvre des génies âgés que leur propre pays aurait laissés derrière lui. Sauf que Juan de Marcos les réunissait déjà et travaillait depuis longtemps à faire revivre ce répertoire. Ce que Buena Vista a «retrouvé», ce n'est donc pas une musique morte, c'est un public mondial.
Le club fantôme
Encore fallait-il donner une adresse à tous ces souvenirs. Elle arrivera sous les doigts de Rubén González. Pendant les séances, le pianiste joue un vieux danzón intitulé Buena Vista Social Club – Ry Cooder tend l'oreille, demande ce que c'est. Rubén González lui raconte alors le lieu auquel le morceau rend hommage : un club de La Havane où l'on venait danser, boire, écouter les musiciens et jouer. Nick Gold tient son titre. Après quelques jours enfermés ensemble entre café, rhum et chansons, la petite communauté improvisée du studio ressemble elle-même à un club; pourquoi chercher plus loin? Un disque qui n'avait pas de projet venait de trouver le nom d'un groupe qui n'existait pas encore, grâce à un club qui, lui, n'existait plus.
Le vrai Buenavista Social Club? Ses origines remontent à 1932, dans une modeste maison de bois du quartier de Buenavista. À la fin des années 1930, la société s'installe à Almendares, dans l'ancien Marianao. Elle appartenait au réseau des sociedades de color, ces associations mutualistes, récréatives et culturelles afro-cubaines créées dans une société où les espaces sociaux restaient séparés selon la couleur de peau. Arsenio Rodríguez ou Arcaño y sus Maravillas y jouèrent. Derrière les trois mots devenus synonymes de douceur tropicale se cache donc aussi une histoire de la ségrégation. Dans le film de Wim Wenders sorti en 1999, on interroge les habitants, on montre une direction puis une autre : personne ne paraît savoir où se trouvait ce Buena Vista devenu entre-temps célèbre partout.
Les recherches historiques permettront de retrouver ses anciennes adresses; le monde connaît le nom du club mieux que son quartier ne semble se souvenir de sa porte. C'est comme ça que travaille une mythologie : elle commence par perdre les coordonnées GPS. Un club de quartier est d'un coup un morceau; le morceau donne son nom à un disque; le disque à un groupe; le groupe à un film; et bientôt «Buena Vista Social Club» ne désigne plus vraiment aucun de ces objets séparément, mais une certaine idée de Cuba. Plus le lieu réel s'éloigne, plus son territoire imaginaire s'agrandit. À la fin, le club le plus célèbre de Cuba est peut-être celui dans lequel presque aucun de ses millions d'auditeurs n'a jamais dansé. Ce qui n'empêche pas d'avoir l'impression d'en connaître l'atmosphère.
Le Cuba dont nous nous souvenons
Quand Wim Wenders arrive avec une caméra, le souvenir trouve ses images. La Havane de Buena Vista Social Club a des façades écaillées, des rues noyées de soleil, des Chevrolet qui semblent avoir raté la sortie des années 1950. Compay Segundo se promène avec son chapeau et son cigare, et Ibrahim Ferrer chante comme si Dos Gardenias venait d'être écrite la veille. La musique avait déjà remonté le temps et le film lui construit un paysage. Le critique et cinéaste Michael Chanan remarquera cette alchimie : les vieilles voitures, les bâtiments fatigués, les traces matérielles du passé chargent les chansons d'une nostalgie qui n'est pas que dans les chansons. Cuba devient un pays que l'on croit reconnaître avant même d'y être allé, ou que l'on reconnaît, lorsqu'on y est allé, parmi beaucoup d'autres Cuba possibles.
Car au même moment, l'île n'est nullement enfermée dans les années 1950. Musicalement, les années 1989-2005 seront même décrites comme un deuxième âge d'or de la musique populaire cubaine : timba, latin jazz, rap cubain, nouvelles hybridations, Los Van Van, NG La Banda, une génération qui absorbe funk, jazz et pop américaine pendant que le pays traverse les privations de la Période spéciale. La timba incarne l'une des grandes modernités musicales de l'île. Alors qu'à La Havane le présent joue fort, l'étranger tombe amoureux de son passé.
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