Avec The Dog Stars, Ridley Scott revient à un monde qui ne fonctionne plus. Et retrouve l'une des grandes obsessions de son cinéma : ce qui fait tourner une société, jusqu'au moment où tout se dérègle.
Cinéma de la panne
Dans The Dog Stars, la fin du monde renvoie à des problèmes concrets. Hig (Jacob Elordi) vit sur un aérodrome avec Bangley (Josh Brolin), ancien militaire porté sur la méfiance. Il lui faut trouver du carburant, surveiller le périmètre, compter les vivres et entretenir l'avion. L'humanité a quasiment disparu, mais les corvées sont toujours là. Le monde s'est écroulé, l'intendance continue. C'est une entrée idéale chez Ridley Scott. Souvent présenté comme un grand «world builder», il invente des mondes pour mieux observer comment ils tournent, ce qui les fait avancer et ce qui peut, d'un coup, enrayer toute la machine.
Dans Alien (1979), au-delà d'être un décor de science-fiction, le Nostromo est un lieu de travail, avec ses règles, ses postes et sa hiérarchie. Dans The Dog Stars, presque toute cette complexité a disparu, mais le principe reste le même. Un monde existe tant qu'un minimum de choses continuent de marcher. Les sociologues Stephen Graham et Nigel Thrift ont beaucoup travaillé sur cette idée : l'entretien et la réparation s'avèrent invisibles tant que tout fonctionne, mais il suffit d'une panne pour découvrir soudain la quantité de travail nécessaire à la vie la plus ordinaire. Ridley Scott filme ce moment depuis longtemps. Quelque chose casse et ce qui semblait secondaire se révèle essentiel.
La pandémie de covid a rendu cette mécanique très visible : du jour au lendemain, des mots comme «stocks», «approvisionnement» ou «chaîne logistique» ont quitté les entrepôts pour entrer dans les conversations. On redécouvrait alors qu'une société moderne, aussi virtuelle qu'elle puisse se croire, dépend encore de gens qui transportent des choses, réparent des machines et font arriver le bon produit au bon endroit. The Dog Stars part de cette fragilité et pousse le curseur à fond. Résultat : Ridley Scott est moins un réalisateur de l'apocalypse qu'un cinéaste de la panne, celui qui regarde ce que devient un monde quand il arrête d'aller de soi.
Plateau et atelier
Ridley Scott aime les gens qui savent «faire des choses». Piloter, réparer, bricoler ou calculer… Une compétence vaut souvent mieux qu'un grand discours, et pour lui, c'est un super-pouvoir. Hollywood adore les élus. Le cinéaste a toujours eu un faible pour les professionnels. Dans Alien, l'équipage du Nostromo n'a rien d'une escouade de héros intergalactiques – ce sont des salariés. Parker et Brett parlent salaire, Ripley applique le règlement et Dallas donne les ordres. Le futur ressemble soudain à un lundi matin au boulot. Ingénieurs, techniciens et navigateurs sont d'abord des gens au travail. Même au fond de l'espace, quelqu'un doit connaître la machine.
The Martian (2015) fait de cette idée un plaisir pur. Mark Watney ne survit pas parce qu'il est le plus fort, mais parce qu'il sait résoudre les problèmes dans le bon ordre. Faire pousser de quoi manger, économiser les ressources, rétablir le contact : c'est du bricolage domestique, avec ce léger supplément de pression qu'un mauvais raccord peut tuer sur Mars. Autour de la sortie du film, la NASA rappelait d'ailleurs que la culture en milieu fermé, le recyclage ou l'utilisation des ressources disponibles sur place étaient de vrais enjeux des missions de longue durée.
Dans The Dog Stars, Ridley Scott reprend ce même plaisir, après le grand ménage. Plus de NASA, plus de centre de contrôle, plus de société ou pas loin – il reste ce que les survivants savent encore faire. Hig peut piloter. Bangley sait défendre un lieu. La civilisation ne repose plus sur des institutions, mais sur des compétences qu'on a réussi à ne pas perdre. C'est aussi ce qui rend le fameux sens visuel du réalisateur plus intéressant qu'une simple affaire de belles images. Avec lui, les objets servent. Une porte compte parce qu'elle peut rester bloquée; une radio parce qu'une voix peut en sortir; un avion parce qu'il permet encore d'imaginer un ailleurs, à condition de pouvoir le faire décoller. Si son cinéma est spectaculaire, il garde toujours un pied dans l'atelier.
Quand le système fonctionne trop bien
Reste un bémol : savoir faire fonctionner une machine ne dit rien de ce qu'on lui demande de faire. Alien, à nouveau, l'avait posé avec une efficacité redoutable. Pendant une partie du film, le danger semble évident, c'est le xénomorphe. Puis Ripley découvre que la compagnie poursuit son propre objectif et que la survie de l'équipage passe après. Ash obéit, Mother transmet les ordres. Rien ne bugue. C'est ce qui fait peur : la machine marche très bien, simplement pas pour ceux qui vivent à l'intérieur.
Blade Runner (1982) pousse le paradoxe plus loin. La Tyrell Corporation a réussi à créer des êtres artificiels capables de travailler, d'apprendre et de désirer. Elle rencontre alors un problème que personne n'avait vraiment envie de mettre dans le cahier des charges : une créature capable de désirer finit parfois par vouloir vivre. Roy Batty ne réclame au fond rien d'extravagant. Il veut du temps. La prouesse technique est totale, mais la réponse morale beaucoup moins.
Ridley Scott n'est pourtant pas un technophobe rêvant d'un retour à la bougie. Interrogé par le British Film Institute sur les corporations inquiétantes qui se retrouvent dans ses films, il répondait aimer le business et les entrepreneurs. Il admire la capacité à construire, organiser et produire – c’est pour cette raison qu'il voit le moment où l'efficacité commence à tourner à vide. Cette question paraît aujourd'hui familière si tout est organisé autour de l'optimisation : aller plus vite, réduire les coûts, gagner du temps, fluidifier les échanges... Ridley Scott ajoute la petite question gênante qui vient après : pour qui? Une procédure peut sauver quelqu'un; une autre peut conclure qu'il n'est plus prioritaire. À cet instant, la logistique n'est plus une affaire d'intendance. Elle devient vraiment politique.
Refaire un monde
The Dog Stars commence là où ces systèmes ont disparu. Hig et Bangley ont trouvé une manière de survivre : l'aérodrome fonctionne, le périmètre est surveillé et les habitudes sont en place. Techniquement, c'est une réussite. Puis une voix arrive par la radio, et c'est le dérèglement... Hig pourrait rester dans son système fermé, efficace et relativement sûr – il choisit pourtant de partir parce qu'il existe peut-être quelqu'un ailleurs. Au début, il faut savoir comment maintenir un monde en état. Puis l'enjeu évolue : survivre ne suffit plus, encore faut-il que quelque chose donne envie de continuer.
C'est ce qui distingue The Dog Stars du fantasme survivaliste. Le refuge, les armes, les réserves et l'autonomie ne constituent pas l'aboutissement de l’histoire; ils dessinent peu à peu les limites de son existence. On peut avoir parfaitement organisé sa survie et se retrouver avec une vie dont on ne sait plus très bien quoi faire. Ridley Scott insiste d'ailleurs sur l'espoir qu'il voulait préserver dans le film. Il explique aussi avoir pensé son apocalypse à partir de la «logistique» de situations qui existent déjà dans le monde, plutôt que de repartir pour une nouvelle tournée de zombies.
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