Coincée entre science et tradition, la halothérapie, pratiquée historiquement dans l’ex-bloc communiste, est au cœur d’un débat sur les soins alternatifs. Visite dans un centre de soins à part, situé à 235 mètres sous terre.
Dans un ascenseur grillagé, casques sur la tête, des patients asthmatiques descendent dans les entrailles de la capitale arménienne pour accéder à une clinique de soins par le sel, dont l’avenir est en péril. Les financements publics de ce centre situé sous une mine de sel ont en effet été coupés, il y a sept ans, dans le cadre de l’adoption dans ce pays du Caucase d’un nouveau système d’assurance maladie. Depuis, il tente de survivre.
La halothérapie, ou spéléothérapie, est pratiquée historiquement dans l’ex-bloc communiste. Les patients passent plusieurs heures par jour dans des grottes à respirer un air souterrain riche en minéraux et censé réduire les problèmes respiratoires. Mais les bénéfices de ces traitements alternatifs, délaissés par la médecine occidentale, ne sont pas entièrement confirmés par la science, même si certaines voix appellent à mieux les étudier.
Sous la mine de sel d’Avan, à Erevan, un tunnel sombre creusé dans de la roche de sel mène… à un hôpital! «On est à 235 mètres sous terre», précise Anouch Vosknian, une médecin guidant les visiteurs. Ouvert du temps de l’URSS, en 1987, dans d’anciennes galeries minières, le centre occupe environ 4 000 mètres carrés de tunnels aménagés en espaces de soins et de détente. Pendant des décennies, les patients y ont bénéficié de traitements gratuits dans le cadre d’un programme de santé publique.
Mais, en 2019, le ministère arménien de la Santé a cessé de financer la clinique, arguant que les bienfaits supposés de ces thérapies n’étaient pas été suffisamment prouvés. Depuis, le nombre annuel de patients est passé de 350 à environ 50. «On a du mal à payer les salaires et on ne peut plus renouveler le matériel, qui n’a pas été remplacé depuis l’ouverture», dit le directeur de la clinique, Gourgen Hakobian.
Ici, j’ai ressenti une amélioration dès la première cure
À l’échelle planétaire, certains estiment que la médecine occidentale néglige des remèdes traditionnels et thérapies alternatives. L’Organisation mondiale de la santé veut ainsi établir une base de données solide concernant ces soins, réglementer leur pratique et intégrer les traitements dont l’efficacité est avérée. Les partisans de la halothérapie affirment que l’environnement des grottes, exempt de poussière, d’allergènes et bénéficiant d’une température constante d’environ 20 °C, contribue à soulager l’asthme et certaines allergies.
La docteur Vosknian dit avoir constaté des cas d’enfants guéris après un traitement. Cependant, les preuves scientifiques restent limitées. «Depuis 1985, seules deux thèses ont été rédigées sur le sujet» en Arménie, déclare Lamara Manoukian, présidente de l’Association arménienne de médecine interne, déplorant un manque de statistiques et d’études «à grande échelle». Elle ajoute que la halothérapie «aide la médecine conventionnelle à soulager l’état du patient» et devrait être considérée comme une «thérapie complémentaire».
Le ministère arménien de la Santé a indiqué que sa décision de suspendre le financement de la clinique s’inscrit dans le cadre de priorités plus larges en matière de santé, alors que le pays est en transition vers une assurance maladie universelle. «À ce stade, la priorité est donnée aux maladies à fort taux de mortalité, telles que le cancer et les maladies cardiovasculaires», a déclaré la porte-parole du ministère, Mariam Tsatrian. «Les traitements alternatifs et de bien-être ne peuvent être pris en charge», ajoute-t-elle.
Nombreux sont les patients du centre – ainsi que ses médecins – qui déplorent cette décision. Armen Stepanian, un ingénieur de 63 ans originaire de la ville russe de Kemerovo, en Sibérie, se rend chaque année à Erevan depuis plus de dix ans, à la suite de l’apparition d’un asthme sévère. «J’ai tout essayé : sanatoriums, traitements… Rien n’y a fait!», confie-t-il. «Mais ici, j’ai ressenti une amélioration dès la première cure».
Lamara Manoukian décrit également le centre comme étant une «tradition précieuse» des thérapies naturelles en Arménie, au même titre que les sources minérales et les stations thermales. L’État, actionnaire de la clinique, cherche à privatiser ses parts, espérant qu’un investissement extérieur permettra de le préserver, ou de le reconvertir en centre de recherche ou de tourisme médical.