Alors que vient de sortir sur Netflix l’adaptation du best-seller d’Orhan Pamuk, le Musée de l’Innocence attire une foule inédite de passionnés et de curieux à Istanbul.
Le visiteur est accueilli par un mur de 4 213 mégots, parfois écrasés avec rage, souvent cernés de rouge à lèvres. Ceux que Kemal, héros obsessionnel du Musée de l’Innocence, le best-seller du romancier turc Orhan Pamuk, a pieusement conservés. Dans une ruelle pavée de Çukurcuma, quartier d’antiquaires sur la rive européenne d’Istanbul, le prix Nobel de littérature a inventé la traduction matérielle de son œuvre entre les murs d’une maison rouge. Alors que vient de sortir sur Netflix l’adaptation du roman, passionnés et de curieux se croisent dans les escaliers étroits de bois ciré sur les trois étages du véritable Musée de l’Innocence, jusqu’à la chambre de Kemal Basmaci sous les combles.
La direction de l’établissement assure recevoir quelque 500 visiteurs par jour, contre 200 en temps ordinaire, et s’attend à ce que la fréquentation double encore avec la sortie de la série.
Le héros du roman, jeune homme de la bourgeoisie stambouliote des années 1970, amoureux inconsolé d’une liaison perdue avec Füsun, cousine éloignée d’origine modeste, sombre dans une quête obsessionnelle des objets qu’elle a laissés derrière elle, «au point de cacher ses mouchoirs». D’où les mégots classés par date et circonstances de 1976 à 1984, ramassés et conservés dans des sachets plastique, mais aussi les bijoux, vêtements, souliers, photos, bouteilles de soda Meltem (le premier 100 % turc) et tickets de cinéma, toute une collection de souvenirs infimes, conservés avec passion pour combler le vide et rangés ici dans 83 vitrines numérotées et autant de chapitres.
Le roman «en vrai»
Orhan Pamuk, qui a ouvert le musée en 2012, quatre ans après la parution du roman, se présente lui-même comme un collectionneur compulsif. Il explique avoir commencé à écrire à partir, ou autour, d’objets collectés, souvenirs de famille ou trouvailles dénichées sur les marchés, pour donner vie à ses protagonistes. Il multiplie ainsi d’incessantes correspondances entre son récit et les vitrines du musée, traversant deux décennies de l’histoire d’Istanbul.
Songül Tekin, 28 ans, lectrice enflammée du roman, est persuadée que l’histoire est bien réelle et voulait donc «la voir en vrai» : «C’est raconté avec beaucoup de profondeur. Il y a forcément quelque chose de vrai. Parce qu’on ne réunit pas autant de détails et d’objets, sinon», croit-elle. La jeune femme est venue avec un ami et le roman sous le bras, qui lui donne un accès gratuit au musée grâce au ticket inclus dans le récit, à la page 485 de l’édition turque.
Comme elle, Aydin Deniz Yüce, psychologue trentenaire, est un fervent lecteur de Pamuk et même si Le Musée de l’Innocence n’est «pas son favori», précise-t-il, il attend la série avec intérêt et célèbre par avance «la beauté» de l’acteur, Selahattin Pasali, dont il estime qu’il fera un Kemal tout à fait crédible.
«Contrôle strict»
Outre les lecteurs turcs, le musée accueille des visiteurs de tous les horizons – à l’image des plus de soixante traductions du roman – venus de Russie, de Hongrie, d’Italie, du Japon ou encore de Chine. Deux sœurs originaires de la province chinoise du Hubei, Zeng Hu et Zeng Lin An, absorbées par la minutie des vitrines, assurent qu’elles sont prêtes désormais à lire le livre dont elles découvrent l’intrigue et comptent trouver la série sur internet, Netflix n’étant pas disponible en Chine.
Pour cette transposition en neuf épisodes de son œuvre, Orhan Pamuk – qui fait une brève apparition à l’écran – s’est personnellement impliqué dans le scénario : «J’étais tellement mécontent et malheureux de ma première tentative avec Hollywood, j’avais décidé de ne plus autoriser personne à adapter l’un de mes livres sans avoir d’abord lu le script complet», expliquait-il jeudi soir, lors du lancement de la série à Istanbul. Mais la société de production Ay Yapim lui a laissé sa place : «Pendant un an et demi, une fois tous les deux mois, nous nous sommes retrouvés comme des étudiants faisant leurs devoirs» avec le scénariste Ertan Kurtulan.
À l’arrivée, l’écrivain se dit «satisfait de cette adaptation» sous son strict contrôle et n’en a signé le contrat qu’à la toute fin, page par page. Ce Musée de l’Innocence que Netflix distribue dans les quelque 190 pays qu’il inonde, illustre par ailleurs l’excellente santé des séries turques, présentes dans plus de 170 pays. En 2024, la Turquie était le troisième exportateur de séries après les États-Unis et le Royaume-Uni.