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[Cinéma] Une Berlinale toujours aussi engagée


Isabelle Huppert en comtesse Bathory à la recherche de l’éternelle jeunesse dans «The Blood Countess», d’Ulrike Ottinger, coproduction luxembourgeoise. (Photo : amour fou)

Avec ses œuvres indépendantes et singulières, ses réalisatrices en nombre, son appel aux coproductions européennes et sa sélection tournant le dos aux films tape-à-l’œil, le festival de Berlin se démarque des autres. Découverte. 

Promotion du cinéma européen, large place donnée aux réalisatrices et zoom sur l’intimité bouleversée par les tourments du monde… La 76e édition du festival international de Berlin s’ouvre jeudi avec une sélection de films provenant de plus de 80 pays. La figure du nouveau cinéma allemand, Wim Wenders, présidera le jury pour décerner l’Ours d’or, dans un festival à la tradition très politique, qui se déroulera jusqu’au 22 février.

Berlin, reflet du monde

Près de 200 films seront projetés pendant les dix jours du festival, dont vingt-deux en compétition officielle, pour succéder à Rêves du Norvégien Dag Johan Haugerud, couronné de l’Ours d’or en 2025 et premier volet d’un triptyque (La Trilogie d’Oslo). Une grande diversité d’auteurs sont programmés, avec un principe : «Refléter où en est le cinéma international à l’heure actuelle», a insisté la directrice de la Berlinale Tricia Tuttle. Certains thèmes émergent malgré tout, constate celle dont c’est la deuxième édition à la tête du festival : «La famille et l’intimité sous pression… Nombre de films examinent comment nos vies privées sont façonnées par de plus vastes forces politiques et sociales». Le festival doit aussi remettre un Ours d’or d’honneur à l’actrice malaisienne Michelle Yeoh, oscarisée en 2023 pour son rôle dans le fun et hypnotique Everything Everywhere All at Once.

Réalisatrices en force

Les réalisatrices occupent une large place au festival de Berlin. Cette année, comme l’année dernière, une légère majorité de films réalisés par des femmes ont été sélectionnés. Et en compétition officielle, neuf des vingt-deux films sélectionnés sont dans ce cas, soit plus qu’à Cannes ou Venise. «Une chose encourageante, c’est le nombre de deuxième ou troisième films très solides réalisés par des femmes», salue Tricia Tuttle. Ainsi, celui choisi pour l’ouverture du festival, No Good Men de la cinéaste afghane Shahrbanoo Sadat, est lui-même un troisième long métrage. «Il s’agit de l’expérience des femmes afghanes, qu’on ne verrait pas sans son travail», explique encore Tricia Tuttle. La réalisatrice a fui son pays lors de la prise de Kaboul par les talibans en 2021 et vit désormais à Hambourg.

Défection du cinéma américain

À l’inverse de Cannes et Venise, dont les films sont plébiscités aux Oscars, Berlin peine à séduire les grosses productions américaines et les castings glamour qui les accompagnent. Pour Tricia Tuttle, attirer les grands cinéastes américains devient de plus en plus compliqué. «Les plus grandes œuvres de cinéma d’auteur de l’année, ces films à la croisée du cinéma commercial et de l’art et essai (One Battle After Another, Sinners, Marty Supreme), ne sont pas sortis en festival», observe-t-elle. Producteurs et distributeurs préfèrent désormais contrôler tous les aspects de la sortie de ces films, dont les budgets dépassent allègrement les 100 millions de dollars. «Les festivals peuvent être des lieux animés, bruyants, où vous risquez de ne pas obtenir l’impact escompté», sans oublier le risque d’être descendu par la critique, ce qui peut avoir un impact dévastateur pour un film, avance la directrice de la Berlinale.

L’ère des coproductions

Cette année à la Berlinale, de nombreux films sélectionnés sont des coproductions européennes, dont les financements proviennent de plusieurs pays. Alors que l’industrie se fracture, Tricia Tuttle voit «une opportunité pour l’Europe et les producteurs européens de travailler ensemble». Valeur sentimentale de Joachim Trier, nommé pour neuf Oscars, a par exemple été coproduit par la Norvège, le Danemark, la France et l’Allemagne. «C’est un film fait par plusieurs pays en termes de financement, mais c’est vraiment le travail d’un seul auteur», insiste Tricia Tuttle, qui y voit un modèle pour l’avenir du cinéma continental.

Plateformes (quasi) absentes

Les plateformes de streaming restent marginales au festival de Berlin, contrairement à Venise par exemple, où trois films produits par Netflix étaient en compétition officielle. «La projection en salle a une vraie valeur, non seulement parce qu’elle peut rapporter de l’argent, mais aussi parce que en tant que fans de cinéma, pour nous, c’est la meilleure manière de regarder un film», affirme Tricia Tuttle. Ainsi, un seul film Netflix est sélectionné dans une section parallèle : un documentaire mexicain sur une femme s’inventant une grossesse pour échapper à la pression familiale d’avoir un enfant (A Child of My Own).

Amour Fou en force à Berlin

Lors de cette 76e édition du festival international du Film de Berlin, le Luxembourg sera représenté notamment par la société de production Amour Fou, qui présentera trois longs métrages tous hors compétition. À commencer par un évènement : le retour au film de fiction de l’artiste et cinéaste allemande Ulrike Ottinger, figure de l’avant-garde active depuis les années 1970 et auteure de nombreux films cultes (Madame X, Joan D’Arc of Mongolia…). Son nouveau long métrage, The Blood Countess, dévoile un récit vampirique aussi tordu qu’humoristique porté par Isabelle Huppert. L’actrice française y interprète le rôle de la comtesse Bathory dans une quête baroque à travers Vienne pour trouver l’éternelle jeunesse. Le film, qui mêle fantastique, mystère et comédie noire, a été tourné au Luxembourg en mars 2025, et compte André Jung, Marco Lorenzini et Konstantin Rommelfangen au casting. Il est présenté en séance de gala spéciale à la Berlinale.

Le premier long métrage de la cinéaste luxembourgeoise Koxi (Caroline Kox), Women as Lovers, sera lui projeté au sein de la section Forum, dédiée aux nouvelles narrations cinématographiques. Adapté du roman Les Amantes, d’Elfriede Jelinek (prix Nobel de littérature 2004), le film est une «tragicomédie noire sur l’impossibilité de l’accomplissement féminin et la valeur de l’amour», indique Amour Fou par voie de communiqué. Le film aborde les thèmes de la sexualité féminine et de l’oppression des femmes par le système patriarcal et capitaliste, et est d’ores et déjà attendu dans les salles luxembourgeoises à l’automne.

Enfin, la section Panorama, qui met en avant des films d’auteur internationaux, proposera Roya, de la cinéaste et militante iranienne Mahnaz Mohammadi. Le film raconte l’histoire d’une enseignante iranienne emprisonnée pour ses convictions politiques, qui se retrouve confrontée à un choix : faire une confession télévisée sous la contrainte ou rester confinée dans sa cellule de trois mètres carrés.

Le Luxembourg s’illustrera également au marché européen du film (EFM), plus grand marché européen après celui de Cannes, qui se déroule en marge de la Berlinale, avec le projet The Last Frontier, réalisé par Rodrigo Moreno et coproduit par Les Films Fauves, et le projet d’animation Granny Is a Tree, coproduction franco-luxembourgeoise (Doghouse Films) réalisée par Hugo De Faucompret. La traditionnelle réception luxembourgeoise, organisée par le Film Fund et l’ambassade du Luxembourg et à laquelle participeront le Premier ministre, Luc Frieden, et le ministre de la Culture, Eric Thill, se tiendra le 16 février.

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