Avec «Here Comes the Sun», la plateforme Elektron met la lumière sur l’«intelligence naturelle», en explorant, à travers l’art, comment d’autres formes d’intelligence et sources d’énergie pourraient radicalement améliorer la planète.
À l’heure où l’intelligence artificielle est sur toutes les langues et dans tous les smartphones, la nouvelle exposition du Cercle Cité invite à prendre du recul, du temps, décaler le regard en observant «comment d’autres formes d’intelligence, dans le temps, nous ont aidés à mieux vivre», explique Vincent Crapon, cofondateur avec Françoise Poos de la plateforme pour les arts numériques Elektron. «Pendant longtemps, les standards de l’intelligence étaient basés sur l’intelligence humaine», complète celle qui est également directrice artistique d’Elektron. «Mais, plus on observe d’autres espèces, plus il apparaît clair que la notion d’intelligence se définit par ce que nous enseigne la nature.» Il s’agit donc de remonter à plusieurs milliards d’années, avec la formation du Soleil, source d’énergie essentielle à la vie sur Terre, ou à l’apparition des radiolaires, ces organismes unicellulaires présents dans les océans ayant perfectionné l’optimisation de la capture de la lumière, il y a plus de 500 millions d’années.
«Here Comes the Sun», la première exposition organisée par Elektron hors de son fief d’Esch-sur-Alzette, fait ainsi dialoguer technologie, écologie, ingénierie, design et arts numériques en proposant au visiteur de «faire le tour de la Terre» dans un «voyage entre macro et micro», le tout avec un œil «engagé», assure Vincent Crapon. Car «l’art numérique est encore très peu montré au Luxembourg», poursuit le co-curateur, et le mettre en avant revient à souligner dans les discussions actuelles les «défis» du monde actuel. À savoir, «comment s’engager autrement face aux technologies contemporaines», renchérit Françoise Poos, qui entend aussi questionner «la place de l’art et des artistes» dans une époque qui semble appartenir aux machines.
Design et géo-ingénierie
De fait, les trois œuvres présentées dans le parcours relèvent du même «intérêt pour le vivant et la planète». Les artistes, eux, multiplient les casquettes : James Bridle, outre son travail de plasticien, est surtout connu pour ses essais sur la technologie, Alice Bucknell provient du monde du jeu vidéo, et le collectif Solar Protocol réunit artistes, designers et ingénieurs. Autant d’horizons qui permettent à l’exposition de souligner le rôle fondamental des artistes, non seulement dans la réflexion d’un monde meilleur, mais aussi et surtout dans les moyens imaginés (et possibles!) pour y parvenir.
Le film d’Alice Bucknell, Staring at the Sun, joue ainsi sur deux tableaux – y compris littéralement, puisque cette installation cinématographique est projetée simultanément sur deux écrans, qui tantôt se répondent, tantôt offrent une vision panoramique, tantôt se synchronisent. À la croisée du documentaire et du film d’anticipation, Staring at the Sun est basé sur les témoignages des protagonistes (scientifiques, chercheurs… et un superordinateur) et les possibilités tout aussi réelles de la géo-ingénierie solaire, cet ensemble de technologies encore expérimentales et controversées visant à modifier délibérément le climat de notre planète en manipulant l’influence du Soleil. Le film procède à un dialogue entre ses images contemplatives d’un futur désolé et le récit des travaux et prévisions des scientifiques interrogés.
Internet solaire
James Bridle, dont l’essai Ways of Being (2022), qui explore le lien entre intelligence artificielle et monde naturel, a largement inspiré cette exposition, est aussi présent à travers l’une de ses œuvres, Solar panels (Radiolaria series). Trois panneaux solaires, devenus les supports de l’artiste comme la toile est celle du peintre : Bridle y «superpose» des formes géométriques constituées de radiolaires, organismes ayant développé une forme à la fois primitive et sophistiquée de la photosynthèse, et les infrastructures solaires actuelles. L’œuvre illustre une hypothèse évidente : que l’humain a encore tant à apprendre de l’intelligence naturelle, «ancienne, patiente et généreuse», et de son étendue, expliquent les commissaires.
Avec Solar Protocol, du collectif international du même nom, on plonge davantage dans l’ingénierie… et dans l’action. Les pièces exposées – un circuit électronique relié à un panneau solaire, un diagramme, des projections – forment un prototype «qui peut tout à fait être fonctionnel» pour mettre en marche un réseau internet qui fonctionnerait uniquement à l’énergie solaire. «Il y a d’autres manières de concevoir la technologie», insiste Françoise Poos, qui voit aussi le travail du collectif et la possibilité imminente qu’il exprime comme une «incitation à réfléchir et à donner à chacun un vrai pouvoir de décision» face à nos technologies éminemment énergivores. La question dépasse largement le domaine de l’art : il en va de notre futur à tous.
Jusqu’au 5 avril.
Cercle Cité – Luxembourg.