Adepte d’une pop voyageuse, l’Italienne Marta Del Grandi pose ses bagages et en sort un nouvel album, Dream Life. Focus.
Discipline jazz, électricité moderne
Chez Marta Del Grandi, la naissance artistique commence par un instrument : la voix. Pas la voix de façade, la jolie ligne qui flotte au-dessus des accords, mais celle qu’on muscle comme un souffle d’orchestre, avec ses angles, ses ombres et ses micro-tremblements. Elle vient de là : le jazz appris à Milan, au Conservatorio Giuseppe-Verdi, puis affûté en Belgique au Conservatoire royal de Gand, comme si elle avait voulu, très tôt, poser deux pierres : la discipline et l’errance. Et bâtir au-dessus une musique qui marche. Cela ne débouche pas sur un disque de standards. Marta crée une manière d’habiter la chanson de l’intérieur, d’y entendre déjà l’arrangement, la nuance et la place exacte des vides.
Quand elle cite ses repères, ce n’est pas pour empiler des noms comme des autocollants sur une valise, non, c’est pour préciser ce qu’elle met en œuvre : la voix comme instrument total, elle l’a longuement cherchée chez Sidsel Endresen, Anohni, Björk, Norma Winstone, puis chez d’autres plus récentes qui travaillent la fragilité, Moses Sumney ou Serpentwithfeet. Et quand elle parle de «beaux espaces sonores», elle a en tête des artisanes comme Kaitlyn Aurelia Smith, capables de faire naître un paysage avant même d’avoir écrit la route. Son goût des machines s’écrit volontiers comme on monte un film, en partant de matières, comme un grain, une nappe, une saison, un animal, puis ensuite, en tressant la structure, en décidant où le chant entre, où il se retire, où il laisse l’arrangement raconter à sa place. Le jazz lui a donné l’exigence du détail, la pop lui a donné la coupe, l’ellipse, le rythme de l’écoute. Et entre les deux, elle trace une «pop cinématographique». On peut la fredonner, mais l’arrière-plan bouge, comme un plan qui glisse.
Voyager pour écrire
En 2021, Marta Del Grandi publie Until We Fossilize et l’époque imprime le son. La plupart des prises naissent à la maison pendant un certain confinement sans limites de temps. Quelques apports d’amis arrivent à distance entre l’Italie et la Belgique; puis le puzzle se resserre dans un mix mené depuis Brooklyn avec Shahzad Ismaily, à sept heures de décalage, comme une conversation nocturne tenue par l’oreille plutôt que par la présence. Le titre, lui, vient d’une image géologique lue quelque part et insérée dans Swim to Me : des fossiles marins retrouvés au sommet de l’Himalaya, preuve matérielle que les continents se poussent et que le temps long finit toujours par remonter à la surface.
Dans ce disque, même l’imaginaire est crédité. Amethyst, inspiré d’un mythe, est composé avec le batteur indien Tarun Balani, et Del Grandi apparaîtra aussi en featuring sur son EP In Song (2021 aussi) sur le titre Lost in the Middle, comme un jeu de miroirs entre écritures. En fait, la biographie de Marta Del Grandi ressemble à un planisphère plié dans une poche : la Belgique, puis un passage en Chine, puis surtout le Népal – deux ans et demi à Katmandou. Chez elle, le voyage, c’est une façon de désapprendre les évidences, de laisser d’autres vitesses entrer dans le corps, donc dans la phrase. Vivre loin, longtemps, c’est découvrir que le monde n’a pas la même température partout, et que la chanson peut être une boussole. À Katmandou, elle s’engage dans l’organisation et la mise en lumière d’artistes via Sofar Sounds Kathmandu, et à travers WASP (We All Should Play), l’agence qu’elle cofonde avec son mari Chris Brokaw : programmer, relier, faire circuler, apprendre l’écoute par la pratique.
Italie, brumes et tentation soundtrack
Parler de l’Italie, c’est tôt ou tard parler de musique de film à travers des génies comme Nino Rota, Piero Piccioni, Stelvio Cipriani, Ennio Morricone, autrement dit des noms qui ont appris à écrire pour des durées, des respirations, des hors-champ, comme si la musique devait toujours laisser passer une image derrière elle. Et la passerelle avec le jazz n’a absolument rien d’un fantasme : à ses débuts, Morricone a joué de la trompette avec des groupes de jazz; Piccioni est un compositeur et musicien qui lui aussi vient de là, vient du jazz; Cipriani, très jeune, a joué dans des orchestres de paquebots, école parfaite pour apprendre à tenir une mélodie tout en laissant la mer bouger dessous. C’est là que la «pop cinématographique» de Del Grandi est filiation plutôt que comparaison.
Même si elle ne fait que bouger de son pays de naissance, les racines la rattrapent. Elle a cette façon de faire entrer le brouillard dans une chanson sans la dissoudre, de laisser l’étrange, pour le coup «lynchien», à la bonne distance, assez près pour qu’on le sente, assez loin pour qu’il demeure. Sur scène, elle tient la voix, la guitare, les synthétiseurs, et s’entoure de Federica Furlani (alto, électronique) et de Gaya Misrachi (seconde voix, synthés, petites percussions). Tout est affaire de couches aérées : assez d’air entre elles pour que le cinéma reste chanson. Les voyages sont d’excellents points de départ et d’arrivée pour élaborer avec panache ce qu’on appelle communément la «bande originale d’un film imaginaire».
De la peinture à l’huile au photobook
Avec le disque Selva (2023), Marta pousse plus loin la rencontre entre art-pop, folk, ambient et électronique, dans un équilibre organique-futuriste : des arrangements qui semblent pousser comme des plantes, mais avec une lumière froide sur les bords, comme si la nature rêvait d’un futur. L’album est surtout écrit sur la route et à Berlin, puis enregistré à Gand, coproduit avec Bert Vliegen : une façon de revenir à une bande de compagnons de longue date et de faire sonner l’intime avec une précision collective, jusqu’à cette sensation rare d’un monde très riche qui ne sature jamais. La Deluxe Edition ajoute des retours d’Italie sans fanfare : Linger in Silence en version italienne (collaboration avec, tiens tiens, le compositeur de cinéma Graham Reynolds), puis des prises live (Hotel Supramonte à Palerme, Somebody New à Messine) comme pour rappeler que cette musique respire aussi dehors, dans l’air réel des salles, après l’enfermement, là où elle change de peau parce qu’elle change d’acoustique.
Dream Life est sorti la semaine dernière et tout se resserre : un son pop plus défini, des enjeux sociaux et politiques plus frontaux, mais rendus plus personnels parce qu’elle accepte enfin de dire «je» sans se cacher derrière la brume. Marta le formule avec une image : alors que Selva renvoie à «la peinture à l’huile», Dream Life est plus proche du «photobook», plus net, plus détaillé. Antarctica ouvre le disque comme une secousse, dilemme éthique lancé avec un phrasé abstrait à la Laurie Anderson sans les «ohohohoh» du tube dingo O Superman (1982), alors qu’Alpha Centauri laisse un tuba porter un contre-chant comme un souvenir qui insisterait un peu trop. Shoe Shaped Cloud se casse au lieu de se renforcer, et sa fragilité rappelle celle de Thom Yorke, sans «aïe aïe aïe aïe» dans le champ ou images subliminales. Some Days accueille Fenne Kuppens, la voix de Whispering Sons, et l’atmosphère change de couleur, comme si deux lampes différentes éclairaient le même visage. Si Selva apprenait à peindre, Dream Life apprend à cadrer, et à assumer ce que l’on choisit de laisser hors champ, pour que ce qui reste, enfin, brûle.
Dream Life, de Marta Del Grandi.