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Agressions d’agents immobiliers : le risque zéro n’existe pas


Mardi après-midi, une jeune femme est décédée et une autre a été gravement blessée en marge d'une visite immobilière. (Photo : sophie kieffer)

La mort tragique d’une des leurs a secoué le milieu des agents immobiliers. Une employée confirme le sentiment d’insécurité qui règne dans la profession ces dernières années.

Laetitia, de Calteux Société immobilière, est active dans la branche depuis une quinzaine d’années. De nature peu craintive et dynamique, elle remarque que, comme dans beaucoup de métiers de contact, le risque zéro n’existe pas.

Quelle est l’ambiance dans la profession depuis mardi?

Laetitia : On parle beaucoup de l’attaque et de notre sécurité au quotidien. Le risque d’agression ne s’applique pas qu’aux agents immobiliers. Il s’applique à tous les commerciaux. Nous rencontrons tous des inconnus. Ce qui est propre à la profession de l’agent immobilier est que ces personnes sont de véritables inconnus, pas des B2B ou des entreprises. Nous n’avons pas les moyens de vérifier l’identité ou les coordonnées de la personne que nous allons rencontrer.

Bien que l’attaque du Limpertsberg semble être un cas isolé, avez-vous rencontré des problèmes ou été agressée dans le cadre de votre travail?

Le public des locations est plus varié que pour les ventes. Je n’ai jamais rencontré aucun problème jusqu’à présent et je n’ai jamais eu peur. Cela peut arriver. Nous courons un risque, surtout en tant que femmes. Nous sommes plus vulnérables face à ce genre de situation. Mon compagnon et mes collègues de travail m’ont conseillé de prendre du spray au poivre dans mon sac, même si c’est interdit par la loi. Je suis contre.

Dans l’immobilier, il y a une part de séduction. Nous devons nous mettre en avant sous notre meilleur jour pour donner envie au client de s’intéresser à nos biens. Cela peut peut-être être mal interprété. Un agent homme est, pour diverses raisons, moins susceptible d’être exposé à des agressions. L’âge joue également.

La criminalité augmente à Luxembourg, qui est devenue une capitale européenne. Nous sommes exposés à des dangers nouveaux que nous n’imaginions pas. Il y a des points positifs et des points négatifs au développement. Ce qui est arrivé est malheureux pour ces pauvres jeunes femmes.

Je ne vais pas arrêter de faire des visites après 17 h ou m’armer

Une réflexion est-elle menée pour améliorer la sécurité des agents immobiliers?

C’est difficile de prévenir ce genre de situations aléatoires. Nous avons un agenda des visites. Tous mes collègues et mon patron savent où je suis et comment me contacter si je ne rentre pas à l’agence. C’est une précaution de base. Restent les cours de self-defense. Je pratique la boxe, mais saurai-je appliquer ce qu’on m’a enseigné en cas d’attaque?

Envisagez-vous de changer vos habitudes à l’avenir?

Non! C’est comme après les attentats en France. Je ne vais pas arrêter d’aller prendre un verre, je ne vais pas arrêter de faire des visites après 17 h ou m’armer… J’ai foi en l’humanité, je ne peux personnellement pas porter d’objets comme du spray au poivre ou un taser pour me défendre. Ce genre de choses arrive et il ne faut pas tomber dans la surenchère ou la peur.

Le métier est exercé par de plus en plus de femmes.

Oui. C’est un souhait des agences. En matière d’immobilier, ce sont souvent les femmes qui décident. Leurs époux sont séduits par l’agente, donc va être plus enclin à signer, et les épouses sont rassurées ou nouent des rapports de complicité. Plus la personne chargée des visites est jolie et avenante, mieux c’est. Ce qui ne veut pas dire que les agences recrutent de ravissantes andouilles. Les patrons recrutent des candidats qui connaissent leur métier. La profession est en train de changer.

«Mon collègue a été attaqué»

Les hommes aussi ne sont pas à l’abri d’agressions, comme en témoigne Nadja, de chez effekt real estate. Son associé a récemment été attaqué en marge d’une visite. Elle ne sort plus seule.

«Mon associé a été agressé il y a peu au sous-sol d’une résidence de la route d’Esch à Luxembourg dont nous assurons la gestion. Son agresseur l’a attaqué par-derrière, lui a cogné la tête à plusieurs reprises contre le mur et lui a asséné des coups jusqu’à ce qu’il perde connaissance. On lui a volé sa montre de luxe et des effets personnels. C’était en pleine journée et l’agresseur n’a jamais été retrouvé», rapporte Nadja de l’agence immobilière chez effekt real estate.

Depuis quelques années déjà, elle a changé sa manière de travailler. «Bien avant l’agression de mon collègue, j’ai décidé de ne plus effectuer de visites seule à la nuit tombée dans le quartier Gare ou dans des endroits où je ne me sens pas à l’aise ou en sécurité», explique-t-elle. «Les clients comprennent et acceptent. De toute façon, un bien immobilier est mis en valeur par la lumière du jour. Si je ne peux échapper à une visite tardive, je m’y rends en taxi. Il me dépose et m’attends devant la porte d’entrée.»

Pour se rassurer, les collègues partagent leurs lieux de rendez-vous, l’identité de leurs clients et leur durée. «Mon mari aussi», précise Nadja. «En cas de mauvais pressentiment, je me fais accompagner. Ce qui n’est pas bon pour les affaires.»

Ce sentiment d’insécurité «est ressenti dans toute la profession» et ne date pas de l’agression qui a eu lieu mardi après-midi au Limpertsberg. «Quand nous faisons l’état des lieux d’un appartement, nous devons descendre dans les sous-sols qui sont souvent sombres et peu rassurants. Nous ne savons pas qui s’y trouve et si la personne que nous allons éventuellement y croiser habite la résidence», indique l’agente immobilière nostalgique de ses débuts dans la profession.

«J’ai décidé de ne plus effectuer de visites seule à la nuit tombée» Nadja d’effekt real estate

«Avant, nous connaissions tous les résidents des immeubles. Aujourd’hui, les habitants ne se connaissent plus entre eux et laissent entrer n’importe qui. Il suffit de sonner. Personne ne vérifie», regrette-t-elle. «Dans les résidences, il y a 80% de locations pour le compte d’investisseurs. Avant, les gens achetaient des biens pour y vivre et prenaient le temps d’apprendre à se connaître mutuellement. Aujourd’hui, ils partent le matin, rentrent le soir, se saluent à peine et ne s’investissent plus car ils ne restent plus au même endroit très longtemps.»

S’ajoute à cela une situation tendue du marché immobilier qui éveillerait une certaine «frustration». «Nous avons parfois 100 candidats pour un seul bien. C’est extrêmement frustrant pour eux. Ils ne savent pas quand ils auront un toit sur la tête.» Et d’ajouter que «plus que les clients, ce sont aussi les personnes dans l’environnement des biens qui génèrent ce sentiment d’insécurité».

Nadja avoue ne plus se sentir en sécurité toute seule à Luxembourg : «Mon associé est un grand gaillard, pas une petite poupée et cela ne l’a pas empêché d’être attaqué.» Ou aux deux jeunes femmes d’avoir été poignardées. Les discussions vont bon train entre collègues de différentes agences immobilières. «Tout le monde dit que ce n’est plus comme avant. Le recours à la violence a beaucoup augmenté. Tout comme la frustration. Nous ne sommes pas le seul secteur professionnel en proie à la violence verbale ou physique», conclut Nadja.

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