Un président est-il un personnage de cinéma? Si l'on en croit La grazia de Paolo Sorrentino et The Wizard of the Kremlin d’Olivier Assayas, ainsi que plein d'autres films, la réponse est : oui. Focus.
Le cinéma présidentiel Dans Political Film : The Dialectics of Third Cinema (2001), Mike Wayne affirme que tous les films sont politiques, mais qu'ils ne le sont jamais de la même manière. Cette phrase très «soixante-huitarde» dit qu'il ne s'agit pas de repérer dans un film un message caché, mais plutôt de comprendre comment celui-ci met en scène les hiérarchies du pouvoir, par la narration, évidemment, mais aussi par le montage, l'angle, la lumière, l'art de laisser une phrase en suspens ou de la couper. Filmer un président incarné par un acteur pousse cette politique du style jusqu'à l'incandescence, parce que la présidence est déjà, par définition, un métier de représentation : on y travaille l'image comme on travaille un discours. Le sociologue Erving Goffman décrivait nos vies publiques comme un jeu d'alternance entre la scène et les coulisses, autrement dit ce qu'on montre, ce qu'on retient, les impressions qu'on laisse ou encore les accès qu'on verrouille. Le documentaire revendique une voix, une indexicalité et puis l'image comme trace; mais même quand la caméra prétend surprendre, elle choisit ce qu'elle cadre. Lorsque la fiction s'immerge dans les coulisses du pouvoir, elle montre surtout une lutte pour tenir un rôle sans se laisser dévorer par lui. Faire un film de président, c'est choisir une focale : le président-personne, le président-fonction ou le président-symptôme d'une époque. Sanctuariser le bureau, c'est sacraliser la fonction; filmer le seuil, la porte entrouverte, la moquette trop épaisse, c'est déjà soupçonner l'institution, c'est rappeler que la majesté repose sur des détails concrets, d'un silence trop long jusqu'à une poignée de main en gros plan. Des biopics dans les coulisses Le biopic présidentiel rate rarement par faute factuelle : il trébuche plus souvent sur son rêve de totalité, cette tentation de faire tenir une vie entière sur deux heures ou un peu plus – un peu plus quand on s'appelle Oliver Stone. Le cinéaste américain préfère la collision plutôt que le portrait au cordeau. Son JFK (1991) filme Kennedy en le mettant au centre par son absence. L'enquête de Garrison centrifuge des images contradictoires et la mise en scène crée une pseudo-archive en brassant 35 mm, 16 mm et Super 8, comme si la pellicule elle-même hésitait sur ce qu'elle a vu. On assiste à un procès de l'image dans laquelle chaque plan est une pièce à conviction ou chaque raccord un coup d'épingle dans la version officielle. Nixon, du même Stone (1995), fait le contraire en mettant le président bien au centre, et laisse l'image se dérégler; on voit un pouvoir qui patine. Pour boucler le triptyque, W. (2008) ajoute une ruse temporelle : il s'agit du biopic d'un chef d'État encore en fonction lors du tournage, Bush donc, sorti juste avant l'élection de 2008; le fait que Josh Brolin ait d'abord vécu la proposition du réalisateur comme une offense dit beaucoup de la zone minée où l'on entre dès qu'on «joue» le pouvoir; en fiction, l'imitation peut avoir la couleur d'une contestation. Steven Spielberg tranche autrement. Son Lincoln (2012) resserre le mythe jusqu'au XIIIe amendement, et pas mal d'historiens saluent le film en mentionnant tout de même le fait qu'il adapte très librement sa source nominale. C'est le signe fort là encore qu'une fiction sur un président choisit un angle de vérité, plutôt que de juste raconter, tout en essayant de raconter juste. Le grand Paolo Sorrentino, lui, filme avant tout des climats, sinon des pressions atmosphériques. Alors que Loro (Paolo Sorrentino, 2018) mettait Silvio Berlusconi moins en monarque de l'Italie qu'en roi de la «festa», dans La grazia (2025), Mariano De Santis, en fin de mandat, doit décider s'il promulgue une loi sur l'euthanasie et s'il accorde deux grâces à des condamnés. La présidence est face à un gros dilemme moral; c'est la fin de la fête. Pouvoir, polars et comédies noires Le président peut aussi être un levier : trop haut placé pour être innocent et trop central pour être neutre. La Conquête (Xavier Durringer, 2011) fait dans le docu-fiction nerveux, le tempo serré et la politique en tant que sport de contact. Denis Podalydès dit s'être rapproché de Nicolas Sarkozy par un bain d'images plus que par le maquillage; la ressemblance est d'abord une saturation médiatique, une manière de parler, de se pencher, d'occuper l'espace en accélérant les autres. Président (Lionel Delplanque, 2006) préfère le thriller d'État : argent, armée et une République où le chef renvoie à un nœud de secrets plus qu'à un visage d'unité, alors qu'Albert Dupontel, dans le film dès son affiche, a vraiment la gueule de l'emploi. L'excellent The President's Last Bang (Im Sang-soo, 2005) pousse quant à lui la farce noire jusqu'au contentieux : un tribunal avait ordonné la censure de 3'50" d'images d'archives. Il s'agit d'un film sur l'assassinat de Park Chung-hee, ex-président de la Corée du Sud – un chef d'État, même mort, reste une matière inflammable. All the President's Men (Alan J. Pakula, 1976) est présidentiel sans montrer Nixon : le pouvoir y est un hors-champ qui aimante les néons, les téléphones, la paperasse, la fatigue des salles de rédaction. Le film porte aussi une idée simple et acérée : filmer le réel le dérange, le fait se défendre; d'où la reconstruction en studio après un tournage compliqué. Clint Eastwood, avec Absolute Power (1997), transforme le président (Gene Hackman en Alan Richmond, personnage fictif) en suspect protégé par l'institution, suspense à visage officiel; on ne poursuit pas un individu, là on bute contre un appareillage, des gardes, des procédures et des loyautés. Et The Wizard of the Kremlin (Olivier Assayas, 2025) reprend la question pour la poser au présent : tournage en Lettonie faute d'accès à la Russie, controverse sur la manière de représenter Vladimir Poutine (Jude Law) sans avaler les mythes de communication du Kremlin. Là, le président se pose en tant que problème de mise en scène, en une guerre autour de ce que l'image risque d'amplifier malgré elle. Premier homme et second rôle Quand le président n'est pas le héros, il se fait totem qu'on brandit, gag qu'on écrase, personnage qu'on transporte, miroir qu'on tend au pays. Independence Day (Roland Emmerich, 1996) invente le président-action via le discours galvanisant et le rassemblement. La réplique du grand discours final a servi à forcer l'achat des droits du titre! Son versant «mort de rires», Mars Attacks! (Tim Burton, 1996), retourne la pompe : Jack Nicholson joue président et magnat, et Tim Burton fait de l'exécutif un gag pressé, avalé par le spectacle, incapable de ralentir la machine médiatique qui l'entoure. The Naked Gun 2½ : The Smell of Fear (David Zucker, 1991) pousse la parodie jusqu'au mimétisme en faisant apparaître un certain «président George H. W. Bush». Et qu'en est-il des dystopies de John Carpenter? Escape from New York (1981), écrit en réaction à Watergate, fait du chef de l'État un otage et un symbole, alors que, comme dans la Présipauté de Groland, Escape from L.A. (1996), imagine un président élu à vie, mais aussi théocrate et hygiéniste.Cet article est réservé aux abonnés.
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