À Esch, «terreau de la boxe» au Luxembourg, «Mir Boxen» met en miroir le passé et le présent du noble art à travers les photos historiques de Remo et Patrick Raffaelli et le regard contemporain de Paulo Lobo. Le tout sous la supervision d’Alain Tshinza, dans le cadre de son projet Boxing Stories.
La boxe, ce n’est pas que du sport : c’est un mouvement culturel», souligne d’entrée de jeu Alain Tshinza. Au fil de l’exposition «Mir Boxen», visible jusqu’au 29 janvier dans la galerie du théâtre d’Esch-sur-Alzette, les clichés représentent les combats, l’effort physique, la concentration, la rigueur des athlètes. Dans le ring comme en dehors, l’énergie est palpable, l’émotion aussi. «C’est le résultat que l’on voulait avoir : raconter, plus qu’une discipline, une histoire humaine. Celle de gens ordinaires qui font des choses extraordinaires.»
Cette exposition, réalisée avec les photographes Patrick Raffaelli et Paulo Lobo, dévoile la première partie d’un projet dédié à l’histoire de la boxe dans le sud du Grand-Duché, amorçant ainsi la sortie du documentaire Boxing Stories. Des années 1950 aux années 1980, Esch et Differdange se sont imposés comme les «terreaux de la boxe», raconte Alain Tshinza, et nombreux furent leurs athlètes à «faire briller ce sport au Luxembourg» : Ray Philippe, Raffaele Paoletti…
L’intérêt de l’artiste pour ce sujet est d’abord personnel et familial : «C’est avant tout en lien avec mon père, qui est arrivé en 1971 et qui était l’un des premiers boxeurs congolais du Luxembourg.» Aux côtés de Marc Mabenga, Shako Mamba et d’une «douzaine» de boxeurs congolais liés aux clubs de la Minett dans les années 1970-1980, Clément Tshinza «a contribué à la naissance et au développement de la diaspora congolaise», explique son fils.
Si son travail de recherche a véritablement commencé en 2020, le sujet fascine Alain Tshinza «depuis bien longtemps» : «Petit, je ne m’étais jamais posé la question : avoir un père boxeur, c’était une évidence, comme d’autres ont un père banquier. C’est une fois adulte que je m’y suis intéressé de plus près, mes longues recherches concrétisant petit à petit l’idée d’un documentaire.» Il interroge son père et d’autres boxeurs congolais, fouille les archives de l’Institut national du sport (INS) et de la Photohèque de la Ville de Luxembourg, et constate que «les boxeurs congolais ont largement contribué à l’essor de la boxe et à son âge d’or».
Photographier la boxe
Au cours de ses recherches, Alain Tshinza découvre les photos des Raffaelli, qu’il considère comme une source de référence, «une véritable mine d’or». Pour Patrick Raffaelli, l’exposition «Mir Boxen» est donc aussi une histoire de famille : il a appris la photo avec son père, Remo, qui a longtemps couvert les évènements sportifs au Luxembourg pour Le Républicain lorrain. «J’étais toujours avec lui, avec l’appareil qu’il m’avait donné et sur lequel il m’a tout appris», se souvient le photographe. «On a photographié tous les sports, de A à Z : foot, handball, vélo, athlétisme, courses automobiles, motocross… Imaginez dans un gala de boxe, un gamin de 13 ans qui prend des photos au pied du ring. Ça n’existe plus aujourd’hui!»
Si, en cinquante ans, les avancées technologiques ont fait évoluer la pratique photographique, devant le ring, la problématique reste la même : «Il ne suffit pas d’être vif, juge Patrick Raffaelli, il faut aussi se mettre dans la tête du boxeur, penser en avance, anticiper les mouvements et le moment où il va frapper.» Une vraie gageure à son époque, où la mise au point sur les appareils argentiques était manuelle, où la pellicule coûtait cher («Un gala, c’était une pellicule de 24 ou 32 photos, et on priait pour que les photos soient réussies») et où la lumière dans les halls de boxe était souvent faible.
Plus qu’un sport, on voulait raconter une histoire humaine
Le parcours de l’exposition présente une quarantaine de photos, une moitié signée par Remo et Patrick Raffaelli dans les années 1970 et 1980, l’autre réalisée par Paulo Lobo spécialement pour ce projet. Selon Alain Tshinza, qui souhaitait documenter la boxe dans la région minière à travers un regard contemporain, «l’approche sensible, humaniste de Paulo fait le lien avec la tradition du photoreportage en noir et blanc» façon Raffaelli.
Dans l’exposition, les images se suivent indépendamment de l’époque, selon une narration «cinématographique», commente Paulo Lobo : «On part de l’entraînement, on passe par les vestiaires, on est sur le ring, dans les gradins, après le match…» Avant ce projet, le photographe ne connaissait la boxe qu’à travers les films et «les affiches des combats, qui faisaient partie du paysage dans les années 70-80». Entre 2022 et 2025, il photographie des galas, documente les entraînements aux boxing clubs d’Esch, Differdange, Rumelange… Avec une sensibilité naturelle pour les «moments d’attente avant les matches, lourds de silence et bourrés de tension», plutôt que lors des combats, pour lesquels il a dû apprendre à être «dans l’action».
Reconstruire une culture
En creux, le projet Boxing Stories raconte une autre histoire des classes populaires et de l’immigration, un récit qui touche aussi Paulo Lobo et Patrick Raffaelli, issus des communautés portugaise et italienne de la région minière. Plus généralement, Alain Tshinza dit avoir voulu «comprendre quel est héritage de cet âge d’or de la boxe». Dans la période de disette qui sépare les deux séries de photos, d’autres sports de combat (boxe thaï, MMA…) ont gagné en popularité, les grosses chaînes de télé ont transformé le business, de grands clubs comme celui d’Esch ont progressivement fermé et la fédération luxembourgeoise a encaissé les coups.
Mais depuis une dizaine d’années et la réouverture en 2016 du club d’Esch, «on voit un « revival »», dit Alain Tshinza, qui témoigne même d’«un intérêt exponentiel pour la boxe ces deux, trois dernières années». «Il y a eu une cassure, puis un désert. Aujourd’hui, on a une nouvelle génération qui a besoin de repères, qui se questionne sur l’héritage de ses parents, de ses grands-parents. C’est une culture qui se reconstruit», réfléchit-il. Avec son documentaire, il a voulu «retrouver l’esprit des années 70-80», mais assure que celui-ci est toujours présent : «Il y a une vraie folie autour de la boxe. Les galas possèdent un élément humain incroyable, il y a un brassage culturel énorme et quelque chose d’authentique : on se tape sur la gueule, puis on se serre la main et on va boire une bière ensemble. C’est le résumé des relations humaines.» Le film, «en cours de montage», devrait trouver un chemin dans les salles en 2026.
Jusqu’au 29 janvier.
Théâtre d’Esch-sur-Alzette.