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Ashanti Berrend : «On ne s’attendait pas à recevoir autant de victimes, ni autant d’hommes»


«En venant chez nous, les victimes font le pas le plus difficile. À nous de les accompagner dans les pas qui suivent.» (Photo : hervé montaigu)

Aux commandes du nouveau Centre national pour victimes de violences, Ashanti Berrend raconte les premiers pas de cette structure inédite, en attendant l’ouverture 24 h/24 et 7 j/7 dès le 1er mai.

Toute première structure de ce genre au Luxembourg, le Centre national pour victimes de violences (CNVV), inauguré le 28 avril 2025, assure un primo-accueil les soirs et les week-ends à toute personne qui aurait subi des violences.

À la tête de ce projet pilote lancé par le ministère de l’Égalité des genres et la Croix-Rouge luxembourgeoise, Ashanti Berrend, 31 ans, rompue au travail social de terrain et à l’accompagnement des personnes exposées aux violences. Elle raconte les neuf premiers mois de ce nouveau refuge, en attendant l’ouverture en continu prévue au printemps, avec une équipe renforcée et une permanence d’aide juridique.

Ce point de contact unique pour toute personne victime de violence était très attendu. Ça manquait au Luxembourg?

Ashanti Berrend : Oui, je pense. Même s’il existait déjà un grand pool de services d’aide, pour les victimes de violence domestique, pour les hommes victimes de violence et d’autres problématiques comme la traite des êtres humains ou le cyberharcèlement. Nous ne sommes pas là pour les remplacer, on est complémentaires. En effet, au moment de chercher de l’aide, certaines personnes peuvent se sentir perdues face à la quantité de services. Quel est le plus adapté pour leur situation? Comment le contacter? La réalité, c’est ça : au moment où on en a besoin, on ne sait parfois pas vers qui se tourner.

Donc, l’idée du CNVV, c’est de soutenir les victimes dans cette étape cruciale de l’orientation, avec les bonnes informations. On peut aussi faciliter leur accès à l’aide disponible en effectuant les premières démarches, en passant des coups de fil, en mobilisant les services, etc. En venant chez nous, les victimes font le pas le plus difficile. À nous de les accompagner dans les pas qui suivent, vers une prise en charge à moyen ou long terme.

En plus de cette mission d’orientation, quelle assistance proposez-vous?

Une assistance médicale d’abord, grâce aux infirmières de l’équipe et aux médecins généralistes avec lesquels on collabore. Ils peuvent intervenir rapidement pour une consultation, tout comme le service Umedo – unité médico-légale de documentation des violences.

En parallèle, une aide juridique est proposée, grâce à une avocate bénévole qui tient des permanences une à deux fois par mois. On s’est rendu compte, dès les premières semaines, que les victimes avaient souvent des questions d’ordre légal auxquelles on ne savait pas répondre. Elle peut détailler la façon dont se déroule une procédure et informer sur les droits des victimes. Ce service sera d’ailleurs institutionnalisé dès le 1er mai, en coopération avec le barreau et le ministère de la Justice.

Trente-neuf plaintes ont été déposées
par les victimes

Enfin, si une personne souhaite porter plainte, la police peut intervenir directement au CNVV dans des salles prévues spécialement, dont une dédiée aux victimes mineures, équipée avec tout le matériel d’enregistrement nécessaire. Les agents sont très réactifs : à chaque fois qu’on a fait appel à eux, ils étaient sur place 10 à 30 minutes après.

On a remarqué que ce dispositif aide énormément. Ce n’est pas évident de se rendre au commissariat, ça peut faire peur, il y a parfois de longs temps d’attente, on peut ne pas se sentir sécurisé. Chez nous, dans ce cadre neutre, la victime est plus à l’aise. Depuis l’ouverture, six plaintes ont été déposées dans nos locaux et au moins 33 autres avant ou après un passage au CNVV, soit 39 au total.

Quelle part des victimes finit par déposer plainte?

C’est une minorité. Porter plainte reste délicat. On essaye de sensibiliser les personnes à l’importance de le faire, mais elles ont beaucoup de craintes par rapport à ce qui peut se passer pour elles ensuite. D’où la nécessité d’offrir un appui juridique.

Concrètement, si je me présente au CNVV, il se passe quoi?

Deux collègues sont toujours en poste, une infirmière et un travailleur social en général, pour accueillir la personne. On l’installe dans une de nos salles d’entretien, comme celle où nous nous trouvons, avec fauteuils et canapé, et on offre un café, une soupe ou de quoi grignoter. Le but est vraiment de créer un cocon, un climat de confiance. Que la victime se sente bien à nos côtés. Puis, on discute. On s’adapte à son rythme : ça peut durer plusieurs heures parfois. On écoute son histoire, son vécu. C’est une grande partie de notre travail : accueillir la parole, sans jugement, en valorisant la personne et en étant là pour elle.

Durant ces premiers mois, avez-vous été confrontée à des urgences critiques? 

Oui, quelques-unes. Je pense à cette jeune adolescente qui subissait des violences à la maison et qui ne voulait plus rentrer chez elle. Là, c’est clair, c’est une urgence. Dans ces cas-là, on déclenche la chaîne de secours : on appelle la police, qui contacte le parquet, et le magistrat de permanence prend la décision pour un placement en foyer ou non. Des victimes de violences sexuelles survenues il y a moins de 72 heures, ça aussi c’est une urgence : il faut agir au plus vite pour recueillir des preuves scientifiques. L’Umedo peut alors faire des prélèvements.

«Dans le cycle de la violence conjugale, les crises succèdent à des périodes où tout va mieux, puis c’est de nouveau l’enfer. Et ce phénomène impacte directement la prise en charge des victimes.» (Photo : hervé montaigu)

Lorsque des victimes de violence domestique se présentent ici, où en sont-elles dans leur parcours? Quel est leur état psychologique?

Pour certaines, notre porte est la première à laquelle elles osent frapper. Elles n’ont jamais parlé à qui que ce soit de ce qu’elles ont subi ou subissent toujours. Il arrive qu’elles n’aient pas de demande particulière, juste besoin d’être entendues. Pour d’autres, déjà passées par de nombreux autres services, on incarne l’espoir d’une aide providentielle.

On voit également des victimes qui, prises dans le cycle de la violence conjugale, reviennent à chaque nouvel épisode. Elles souhaitent documenter, garder une trace, pour peut-être porter plainte plus tard. Cette spirale, largement documentée aujourd’hui, complique considérablement la sortie de la violence domestique. Les crises succèdent à des périodes où tout va mieux, comme une « lune de miel », puis c’est de nouveau l’enfer. Et ce phénomène impacte directement la prise en charge des victimes. Il arrive qu’elles attendent depuis longtemps une place en foyer. Or, lorsqu’une place se libère, elles sont susceptibles de la refuser, parce qu’à cet instant tout va bien…

Combien de victimes se sont adressées au centre jusqu’ici, et qui sont-elles?

Nous avons accompagné 266 victimes, ce qui représente 195 dossiers au total – quand il y a des enfants, ça fait plusieurs victimes pour un même dossier. La moitié de nos bénéficiaires a pu être conseillée à distance, par mail ou téléphone, et l’autre moitié est venue sur place à notre rencontre. Ce sont majoritairement des femmes (65%) qui vivent de la violence psychologique (insultes, menaces). Viennent ensuite la violence physique, la violence sexuelle et la violence économique. Dans près de sept cas sur dix, les violences ont lieu au sein du foyer.

Nous avons reçu 26 hommes
subissant des violences 

Vous vous attendiez à ça?

Honnêtement, on ne savait pas du tout à quoi s’attendre, et on n’aurait jamais pensé être sollicités dès le premier jour! C’est pourtant ce qui s’est passé : avant même l’ouverture, on recevait déjà des mails. Ces premiers mois ont été très intenses, puis la fréquentation s’est réduite en été, avant de reprendre en septembre, et il y a eu un pic autour des fêtes de fin d’année. Un constat partagé par les autres services d’aide.

Avez-vous accueilli des hommes adultes victimes de violence?

Oui, c’est l’autre fait qui nous a surpris. Nous avons reçu 26 hommes subissant des violences. Ça montre d’une part que cette violence conjugale envers les hommes existe bel et bien. Et d’autre part, que des hommes se sentent prêts, aujourd’hui, à demander l’aide à laquelle ils ont droit en tant que victimes. Le reflet de changements sociétaux importants : on permet davantage aux hommes d’être vulnérables.

À quel type de violence sont-ils confrontés?

La violence psychologique est la plus répandue – comme chez les femmes. Mais, oui, on voit des hommes qui portent des marques physiques de violence. Et qui se retrouvent alors face à un autre problème : personne ne les croit. Ici, les préjugés persistent. Ceux qui osent raconter à leur entourage ce qu’ils subissent sont rarement pris au sérieux.

Je me rappelle un homme victime de violences physiques de la part de sa conjointe. Après une énième dispute qui avait dégénéré, il a appelé la police, et bien sûr, une fois sur place, les agents se sont naturellement tournés vers sa femme. Même après des explications, les policiers sont restés sceptiques. Ce sont des choses qu’on a entendues à plusieurs reprises, et ça dresse une barrière difficile à franchir pour obtenir de l’aide.

«Dès le 1er mai, on disposera de notre propre helpline accessible 24 h/24 et 7 j/7.» (Photo : hervé montaigu)

Le 1er mai marquera une nouvelle étape pour le CNVV avec l’ouverture en continu. Y a-t-il d’autres projets prévus cette année?

Effectivement, à partir du 1er mai, on assurera un accueil 24 h/24 et 7 j/7, avec une présence de nos collaborateurs en continu, ce qui signifie qu’on va renforcer l’équipe avec des travailleurs sociaux et des infirmiers. Nous avons aussi demandé à intégrer des psychologues, car on s’est aperçu que de nombreuses personnes en détresse avaient besoin d’une thérapie brève en attendant une prise en charge ailleurs.

À cette date, on disposera aussi de notre propre helpline téléphonique, elle aussi accessible en continu, pour parler, avoir des informations, etc. Quant au numéro, ce devrait être un numéro international – comme le 112 ou le 113 – mais ça reste encore à définir.

Enfin, comme dit précédemment, l’aide juridique gratuite pour nos bénéficiaires sera pérennisée, avec la présence d’un avocat qui sera rémunéré, trois heures par semaine. Et puis, Maro, un chien pédagogique formé à l’accompagnement de victimes, nous rejoindra régulièrement. Il appartient à une collaboratrice, donc il sera souvent ici, lors des entretiens, pour apporter son énergie et apaiser le stress.

Repères

État civil. Ashanti Berrend est née le 10 mai 1994 au Luxembourg. Elle est célibataire et n’a pas d’enfant.

Formation. Attirée depuis toujours par le travail social, en lien avec l’humain, elle s’oriente vers les sciences sociales et éducatives et obtient son bachelor à l’université du Luxembourg. Elle se spécialise ensuite en criminologie et victimologie à Malmö en Suède, où elle décroche son master en 2020.

DropIn. Son titre d’éducatrice graduée en poche, elle travaille d’abord au DropIn de la Croix-Rouge avant d’y être embauchée à son retour de Suède. Cette expérience à la fois marquante et enrichissante auprès des travailleurs du sexe la convainc d’accepter le poste de directrice adjointe du service en 2023.

CNVV. En 2025, son profil, mêlant à la fois travail de terrain et solides connaissances en victimologie, séduit : c’est à elle qu’on confie les rênes du nouveau Centre national pour victimes de violence à Luxembourg géré par la Croix-Rouge et financé par le ministère de l’Égalité des genres.

Loisirs. Sur son temps de loisir, Ashanti Berrend aime le cinéma, la lecture – en particulier le true crime – et tout ce qui touche au milieu artistique. Elle s’occupe aussi beaucoup de ses animaux : deux chats et un chien.

Vous êtes victime de violences?
Connectez-vous au site violence.lu ou contactez le CNVV :

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