Après avoir joué avec un orchestre à cordes ou dans un duo piano-guitare, le jazzman luxembourgeois Gilles Grethen poursuit son exploration musicale tous azimuts en prenant la tête d’un big band. Rencontre.
L’envie lui est venue jeune à l’écoute des disques de Count Basie et d’Ella Fitzgerald. Puis le projet a fait son chemin de New York jusqu’à Soleuvre, où s’est finalement concrétisé Nostalgie, son premier disque en mode big band sorti l’année dernière, fort de treize cuivres et d’une section rythmique. Dessus, Gilles Grethen célèbre les traditions, tout en y mettant son grain de modernité. Il y rend aussi hommage aux personnes et aux lieux qui l’ont construit, comme le Pitcher d’Esch-sur-Alzette! Une nouvelle aventure qui méritait bien de fouiller dans la malle à souvenirs.
En 2022, votre album State of Mind s’appuyait sur un orchestre de onze cordes. Pourquoi renouveler l’expérience, cette fois-ci avec un big band?
Gilles Grethen : Cela tient à mon enfance. Mon père avait des albums de Count Basie et d’Ella Fitzgerald à la maison. Le big band, ça a été alors mon premier contact avec le jazz. Et ça m’a laissé des émotions, des envies. Et c’est quand même génial d’avoir autant de musiciens à ses côtés!
Là, c’est un ensemble de treize cuivres qui vous accompagne. Quels sont vos sensibilités par rapport à ces instruments?
Pour la trompette, c’est évident : il y en a une dans mon quartette! D’ailleurs, Vincent Pinn fait partie du big bang : c’est un musicien avec lequel j’ai beaucoup appris, alors, je l’ai gardé à mes côtés (il rit). Ensuite, j’apprécie énormément le trombone, un instrument plein d’expression. Enfin, le saxophone me ramène à la clarinette que j’ai pratiquée étant jeune. C’est un peu de la même famille…
Qu’est-ce qu’un big band apporte à votre jazz?
C’est comme un orchestre symphonique en musique classique : il offre une infinité de possibilités de produire une mélodie, une harmonie ou un rythme. Pour expérimenter, c’est top!
La musique, c’est du 50-50 : plus vous donnez, plus vous recevez!
À l’opposé, quelles contraintes suscite-t-il?
Concrètement, d’un point de vue de l’organisation, réunir dix-sept musiciens sur scène ou en studio, c’est compliqué…. Musicalement, quand on compose, il implique aussi de laisser de la place, du souffle. De trouver le bon équilibre entre les instruments. Si l’on écrit trop, sans ces respirations, au final, on a juste du bruit.
Appréciez-vous d’écrire pour autant d’instruments?
Être devant une feuille sans note, c’est comme un peintre devant une toile blanche : toutes les possibilités sont offertes, et toutes les idées sont bienvenues. C’est un excellent terrain de jeu.
Est-ce cette liberté qui vous amène, comme pour Nostalgie, à mélanger la tradition et la modernité?
Certainement. D’un côté, j’avais en tête de célébrer un héritage, celui de Count Basie, Sammy Nestico, Thad Jones, Mel Lewis… Tout ce jazz d’après-guerre. Et de l’autre, celle de défendre une modernité qui peut s’observer dans d’autres ensembles comme le Maria Schneider Orchestra ou le big band de Darcy James Argue. Cette balance entre deux époques, c’est mon langage.
Quand on signe un album avec le terme «big band» dessus, est-ce que l’on trouve facilement son public?
Plus facilement, en tout cas, que d’autres de mes projets plus expérimentaux. Un big band, c’est quelque chose de défini. L’équation est toujours la même : quatre trompettes, autant de trombones, cinq saxophones et une section rythmique. Du coup, les gens savent où ils mettent les pieds.
Pour la sortie de l’album, à Dudelange, on vous a vu dans le rôle de chef d’orchestre. Est-ce que cela vous plaît?
Oui, c’est un plaisir, à condition de ne faire que cela. Car avant le concert à l’Opderschmelz, il y en a eu un premier à Soleuvre, à l’Articus, dans la foulée de la résidence et de l’enregistrement. À cette occasion, je dirigeais et je jouais de la guitare en même temps. Je n’arrêtais pas de me lever, de me rasseoir… Toujours entre deux places. Il y en avait clairement une de trop!
Justement, dans cet ensemble, votre guitare arrive-t-elle à se montrer?
Oui, elle y arrive à condition, selon moi, de se comporter comme un sixième saxophone. Elle n’a plus le rôle rythmique à la Freddie Green, mais joue les mélodies avec les cuivres. Après, c’est aussi le rôle du compositeur d’écrire de manière à ce que le guitariste puisse exister. Comme c’est moi, je fais attention (il rit).
Diriger des musiciens, qu’est-ce que cela implique?
On guide plus qu’on ne dirige. C’est avant tout une question de couleurs, d’émotions à faire passer. C’est aussi pour cela que je bouge beaucoup : j’espère transmettre une énergie, montrer aux musiciens que j’apprécie ce qu’ils font. La musique, c’est du 50-50 : plus vous donnez, plus vous recevez!
Le big band est un excellent terrain de jeu
Allez-vous retenter l’expérience sur scène?
Oui, idéalement cette année. Mais un tel collectif, encore une fois, c’est cher et complexe à déplacer. Ce que je fais en ce moment, c’est que je propose mon projet à d’autres big bands européens en vue d’une éventuelle collaboration, notamment en France où nombreux cherchent de nouvelles musiques à jouer. Au besoin, je peux même venir aux répétitions et assurer la direction!
Nostalgie est un album-souvenir où vous évoquez les personnes et les lieux qui ont marqué votre existence. Peut-on alors le voir comme un disque charnière?
Non, ou du moins, je ne l’ai pas fait consciemment. C’est plutôt un album de réflexion et de sensation. L’idée est née en 2019 quand j’étais à New York. C’est une ville très inspirante.
Dans vos souvenirs, ces gens et ces endroits sont-ils rattachés à une musique particulière?
Certains oui, d’autres non. Ça dépend de l’état d’esprit… Par exemple, j’ai fait une chanson sur le Pitcher, le bar à Esch-sur-Alzette. Si vous demandez à ceux qui le connaissent quelle chanson symbolise le mieux l’endroit, tous vous diront Les Lacs du Connemara de Michel Sardou. C’est celle qui passe juste avant la fermeture. Je me voyais mal la mettre dans mon album!
Question piège : plutôt New York ou Luxembourg?
Le Luxembourg, c’est l’endroit où j’ai tout appris, et où chaque semaine, je me rendais au Liquid pour les jam sessions. New York, c’est un autre monde où chaque soir, vous avez une centaine de concerts de jazz auxquels vous pouvez participer avec de grands artistes. J’ai de beaux souvenir dans les deux villes.
Comme votre album, êtes-vous finalement quelqu’un de nostalgique?
Quand on fait un disque là-dessus, difficile de dire le contraire… Même si je suis quelqu’un d’ancré dans le présent, réfléchir sur les bons moments que l’on a passés, ce n’est jamais inutile. Être mélancolique, oui, ça a parfois du bon!
Nostalgie, de Gilles Grethen Big Band.
À écouter sur Bandcamp.