Accueil | A la Une | [Théâtre] Céline Camara : «Incarner Cleo, c’est une chance et une responsabilité énormes»

[Théâtre] Céline Camara : «Incarner Cleo, c’est une chance et une responsabilité énormes»


Pour Céline Camara, cette pièce «ne fera pas nécessairement consensus, et c’est justement ce qui la rend si importante». (Photo : bohumil kostohryz)

Après une année 2025 passée à briller entre théâtre et cinéma, Céline Camara fait son retour en anglais avec Seven Methods of Killing Kylie Jenner, une pièce à l’écriture novatrice qui reflète ses préoccupations.

En 2025, Céline Camara s’est imposée comme l’une des représentantes de la culture au Luxembourg, au théâtre (dont le puissant monologue Prima Facie, pour lequel elle a reçu le Bünepräis de la meilleure interprétation), au cinéma (Reflet dans un diamant mort) et à la télévision (The Deal). De retour sur la scène du Centaure, aux côtés de Nora Zrika et Marie-Christine Nishimwe, elle joue Seven Methods of Killing Kylie Jenner, une pièce explosive signée Jasmine Lee-Jones et mise en scène par Anne Simon, qui explore racisme systémique, identité noire, appropriation culturelle ou encore privilège blanc dans un univers en tension entre monde réel et numérique.

Dans Seven Methods of Killing Kylie Jenner, vous jouez Cleo, une étudiante cachée derrière un compte Twitter anonyme qui déchaîne sur les réseaux ses propres frustrations et son sentiment d’injustice. Quelle a été la genèse de ce projet?

Céline Camara : C’est ma deuxième pièce avec Anne Simon et notre troisième collaboration en comptant le court métrage Fade to Black (2025), que l’on a coécrit, et qui contient des thématiques assez similaires à celles de la pièce. Anne m’avait partagé des textes, notamment sur la question du racisme systémique, qui ont donné lieu à beaucoup de discussions. Dont ce texte de Jasmine Lee-Jones, qu’Anne a proposé au Centaure. Myriam Muller a dit oui tout de suite : cette pièce, elle est absolument détonnante.

Le texte y est pour beaucoup, avec des passages entiers écrits sous la forme de tweets, l’usage de mèmes, d’abréviations et d’expressions propres à internet, qui brouillent la frontière entre les écrans et ce qu’il y a derrière…

Oui, c’est vrai que cette pièce est partagée entre ce qui se passe « IRL » (NDLR : « in real life »), dans la chambre de cette étudiante qui écrit sa thèse sur le racisme systémique, et la twittosphère. Les deux univers coexistent. Le Centaure est un lieu génial pour cela, car il s’agit d’une pièce très intense, très « in your face ».

Comment vous êtes-vous identifiée à Cleo?

Quand Jasmine Lee-Jones a écrit cette pièce, elle avait 20 ans. Moi, j’en ai 37, et je ne suis pas particulièrement branchée réseaux sociaux. Je suis un peu une « boomeuse » (elle rit). Pour autant, le côté dérive, omniprésence des réseaux sociaux, la façon dont on les utilise pour se fabriquer une image parcellaire et sans nuances dans la façon de présenter les choses, le caractère politique de l’utilisation des réseaux comme espace de débat, ce sont des choses qui m’intéressent. Le personnage de Cleo est coincé, finalement, dans cette toile-là.

À ses côtés, il y a Kara, qui tente de tempérer les ardeurs de son amie. Que vous raconte la relation entre ces deux personnages?

En tant que comédienne, mais aussi en tant que citoyenne, j’ai l’honneur de raconter des sujets qui m’intéressent, qui me sont personnels, mais en passant dans une autre dimension, artistique et inspirante. Entre Cleo et Kara, il y a d’abord le plaisir de la joute verbale, de la langue et de l’argumentation. Toujours avec ce côté joueur, car ce sont des meilleures amies. La pièce a la force de demander : avec qui veut-on se disputer, en argumentant, en mettant parfois l’autre face à ses contradictions? C’est vrai que, dans la vie, c’est assez rare. Encore plus sur les réseaux, justement, où il n’y a plus de conversation ni de nuance.

Est-ce que le Bünepräis change quelque chose pour moi? Non, ça ne change rien

La pièce est jouée dans sa langue originale, l’anglais : comment vous y êtes-vous préparée?

Cela demande forcément une organisation et une préparation différentes par rapport à un rôle en français, notamment parce que la langue est très « slangy » (NDLR : argotique). C’était tout un travail de découverte, sinon de décodage. L’écriture est assez radicale, et pourtant : quand on va voir du Shakespeare joué dans l’anglais de l’époque, on se dit que c’est normal. Alors, pourquoi ne pas aller voir une pièce écrite dans ce langage très actuel? On ne saisira peut-être pas tout, mais ce texte, s’il parlera sans doute mieux aux moins de 35 ans, finalement, il parle à tout le monde.

Votre précédent passage au Centaure a été très remarqué : Prima Facie vous a valu un Bünepräis. Que représente cette récompense pour vous?

Je le prends comme une reconnaissance du milieu, quelque chose de forcément gratifiant. Le fait que ce soit pour Prima Facie était spécial, car ça a été une création extraordinaire, et le Bünepräis a prolongé le bonheur que ça a été de travailler avec toutes ces personnes sur cette pièce. Mais est-ce que ce prix change quelque chose pour moi? Non, ça ne change rien.

Vous avez fait vos débuts professionnels en 2019, juste avant la pandémie et la mise à l’arrêt de la culture. Quel regard portez-vous sur votre parcours?

J’ai été juriste, j’ai tout arrêté d’un coup. La comédie, c’est venu comme ça, sans que je sache à quoi je devais m’attendre : je n’ai pas fait d’école, je n’ai pas baigné dans le théâtre… J’ai travaillé dur, c’est certain, mais j’ai aussi eu de la chance. Je suis tombée sur de bonnes personnes, des gens qui m’ont soutenue. Dans un petit pays comme le Luxembourg, il y a clairement des opportunités que je n’aurais pas trouvées ailleurs, en tout cas pas si rapidement. Je me considère encore au début de ma carrière, et cela me pousse à me demander à chaque instant : qu’est-ce que c’est d’être artiste? Pour moi, c’est pouvoir aller vers des choses que j’ai envie de défendre, et certaines rencontres, certains projets, m’ont permis de préciser cela. Seven Methods… n’est pas nécessairement une pièce qui fera consensus, et c’est justement ce qui, à mes yeux, la rend si importante. Incarner un personnage comme Cleo, c’est une chance énorme, mais c’est aussi une responsabilité et c’est ce qui donne du sens à ce qu’on fait.

En 2025, on vous a aussi vue sur grand et petit écran. De quoi accentuer vos envies de jouer ailleurs que sur scène?

Les réalisateurs de Reflet dans un diamant mort, Hélène Cattet et Bruno Forzani, ont un univers bien à eux, avec une esthétique particulière, très léchée. Quand on travaille sur leur film, ils vous accueillent chez eux. Ils m’ont proposé d’auditionner, et cette rencontre s’est basée sur un rapport de confiance assez rapide. J’avais lu leur scénario, il y avait quelque chose de très intrigant : c’est un rôle avec peu de répliques, mais avec un jeu très technique et physique, dans un rapport à la caméra qui reste encore, pour moi qui n’ai pas beaucoup d’expérience au cinéma, relativement énigmatique. Surtout, j’ai découvert deux personnes incroyables, qui savent ce qu’elles veulent et qui fonctionnent de manière très horizontale, dans une ambiance familiale et très saine.

Faut-il comprendre que c’est l’environnement de travail qui définit votre envie ou non d’accepter un rôle?

Tout à fait. On donne de nous dans ce métier! Je repense dans ce sens au discours de Sophie Mousel au Filmpräis, qui était très juste et très courageux de sa part. Reflet dans un diamant mort m’a été proposé juste après une expérience théâtrale qui a été très traumatisante pour moi, au point que j’ai failli ne pas faire le film. Je l’ai expliqué aux réalisateurs, à la production, et dans la façon dont ils ont réagi, j’ai compris qu’ils m’avaient entendue et je savais qu’ils allaient prendre soin de moi. Et, de fait, ils ont vraiment pris soin de moi : c’est un rôle où il y a de la nudité, notamment, mais cela s’est fait dans un cadre tellement « safe », dans le respect total de ma personne, qu’en fin de compte, ça a été libérateur pour moi et ça m’a réconciliée avec mon métier.

Je vois aujourd’hui qu’il est possible d’avoir des expériences saines. Mais je suis encore à un moment où j’apprends à avoir les outils que ni moi ni les personnes autour de moi n’avaient quand j’ai traversé des expériences douloureuses. Aujourd’hui, je n’aurais pas peur de m’en aller si je me sentais en danger, tout simplement. C’est une forme de chance et de privilège de pouvoir se dire : si ça ne va pas, je m’en vais, car j’ai vu que ça pouvait marcher ailleurs. Mais c’est aussi une question d’éthique de travail.

Le théâtre a été plus réactif et moins effrayé pour aborder frontalement cette question que le cinéma…

C’est vrai, on doit peut-être cela au côté plus artisanal, plus minimaliste du théâtre. Ce double changement, de paradigme et de mentalité, est forcément lent, mais je vois une génération de jeunes cinéastes qui donnent énormément d’espoir parce que ce sont des personnes qui ne s’en foutent pas de ces questions, qui réfléchissent, qui prennent des responsabilités. Et, encore une fois, dans un petit pays comme le Luxembourg, on peut miser sur le fait que le renouveau vienne plus rapidement.

Seven Methods… passera en février au CAPE et en mars au Kinneksbond. Où pourra-t-on encore vous voir en 2026?

Je peux en tout cas parler d’un projet qui me tient vraiment à cœur, intitulé « Chef Meets Chef », à l’initiative de l’Orchestre de chambre du Luxembourg et qui s’est déjà décliné en plusieurs évènements, avec un chef cuisinier, un jardinier paysagiste… Moi, je serai « cheffe cinéma » aux côtés du chef d’orchestre anglais Bertie Baigent, pour un concert que l’on présentera en mars, dans le cadre du LuxFilmFest : ce sera la rencontre du cinéma et de la musique avec, comme point de départ, l’idée d’aller à la recherche de la bande originale de mon film… qui a disparu.

La pièce

Cleo s’est enfermée dans sa chambre pour rédiger sa thèse sur le racisme systémique lorsqu’un tweet la fait sortir de ses gonds : «À 21 ans, Kylie Jenner devient la plus jeune milliardaire autodidacte de tous les temps.» Une fortune héritée et le privilège blanc : autodidacte, vraiment? Frustrée, Cleo lance une série de tweets anonymes, dénonçant la façon dont les femmes blanches s’approprient et tirent profit de la culture et des stéréotypes noirs…

Première ce mardi, à 20 h. Jusqu’au 25 janvier. Théâtre du Centaure – Luxembourg.

Newsletter du Quotidien

Inscrivez-vous à notre newsletter et recevez tous les jours notre sélection de l'actualité.

En cliquant sur "Je m'inscris" vous acceptez de recevoir les newsletters du Quotidien ainsi que les conditions d'utilisation et la politique de protection des données personnelles conformément au RGPD.