Avant-gardiste, le quintette américain des années 1970-1980 prend la lumière sur Netflix à travers un documentaire qui rappelle que derrière l’apparente farce, il y avait un groupe visionnaire et diablement efficace.
Peut-on parler de malédiction? Ou doit-on y voir un signe définitif, celui d’une formation qui, tout au long de sa carrière, a cherché à se montrer crédible et à être populaire? Quoi qu’il en soit, malgré des critiques dithyrambiques (notamment au festival de Sundance), une bande-originale associée toujours percutante (Energy Dome Frequencies) et le talent de son réalisateur, Chris Smith (Tiger King, Jim and Andy, The Yes Men…), le documentaire consacré à Devo, sorti l’année dernière sur Netflix, est resté sous les radars. De quoi confirmer ce statut de groupe «le plus incompris de la planète», malgré son influence majeure, aujourd’hui comme hier.
Oui, aux États-Unis, puis en Europe, nombreux sont ceux qui le résumaient à un quintette de «stupides clowns fascistes», comme l’explique l’un des membres. Mais heureusement pas tous : John Lennon et Yoko Ono se rendirent à leur premier concert new-yorkais au CBGB’s, David Bowie, qui le voyait comme la «figure centrale» de la new wave qui déferlait alors en Amérique, se proposa de produire leur premier disque en 1978 (finalement laissé à Brian Eno), tandis que Neil Young en fit le protagoniste de son film Human Highway (1982). Et bien d’autres stars (Iggy Pop, Dennis Hopper, Jack Nicholson, John Waters, Leonard Cohen…) allaient succomber au charme dissonant et à la force satirique d’un groupe plus réfléchi qu’il n’en a l’air.
Combinaisons et mouvements robotiques
Devo est éminemment sérieux, ne serait-ce qu’en raison de ses origines. Au cœur de la ville industrielle d’Akron (Ohio), capitale outre-Atlantique du caoutchouc «aussi déprimante que Liverpool», où les pneus se fabriquent à la chaîne. Puis à l’université de Kent, tristement célèbre pour la répression sanglante qui s’y déroula en 1970 à l’occasion des manifestations contre la guerre du Vietnam. Jerry Casale et Mark Mothersbaug, les deux têtes pensantes du groupe, y étaient et connaissaient même deux des quatre victimes. À partir de là, en compagnie de leurs frères respectifs (les deux Bob) et d’Alan Myers, allait se construire un collectif pour le moins radical, dans la forme comme le fond.
Are We Not Men? We Are Devo!
Sorte de clones en combinaison jaune citron, souvent masqués et effectuant des mouvements robotiques, ils vont très vite combiner la musique et le son (au point d’être en avance sur beaucoup lors de la naissance de MTV au début des années 1980). Visuellement, ça en jette. Musicalement, ça en effraie plus d’un, comme on peut le voir sur des archives où leur premier concert se résume à une performance avant-gardiste inaudible… qui fait fuir le public! Malgré son peu d’appétence pour le punk, Devo va alors s’inspirer des Ramones pour accélérer le tempo et «adapter» ses chansons, avec toutefois une philosophie qu’il ne lâchera jamais : «Ne jamais sonner comme un groupe de rock lamba».
Le dégoût comme moteur
Derrière les guitares aiguisées, les synthétiseurs proto-punk, les rythmiques tribaux et des chants loufoques, c’est le message qui ajoute encore en singularité. Celui dit de la «de-évolution», théorie mi-amusée, mi-grave selon laquelle la déshumanisation est en marche, particulièrement au sein d’une Amérique à l’impérialisme triomphant. De la publicité qui abrutit les masses à l’hypocrisie et aux mensonges des dirigeants politiques, Devo fait du dégoût son moteur, suivant de près les préceptes du dadaïsme qui, au début du XXe siècle, voyait l’art comme un moyen d’abattre les conventions et de se frayer un chemin à contre-courant.
Évidemment, un tel postulat est difficile à tenir auprès d’un label comme la Warner, qui va les courtiser suite au succès de sa reprise mécanique et déshumanisée du Satisfaction des Rolling Stones, appréciée jusqu’à Mick Jagger lui-même. Suivra un autre et unique tube, Whip It, qui va cartonner dans les boîtes de nuit en 1980 et 1981. Sans oublier une série d’albums plutôt inégaux qui n’arriveront jamais à égaler leur premier, Q: Are We Not Men? A: We Are Devo!, slogan qui va les accompagner toute leur carrière. Entre réincarnation (à travers l’hilarant Dove, the Band of Love) et élans esthétiques originaux (comme cette fameuse coiffe en pots de fleur en plastique), Devo ne survivra pas à l’âge d’or de la FM, du CD et de la pop.
Marty McFly aime Devo
Le documentaire, classique dans la méthode employée (interviews face caméra, voix off et archives), ne va pas s’attarder sur ce lent déclin, cette auto-dévaluation, comme ils disent. Bien qu’il ne le cache pas non plus lorsqu’il rappelle que les membres de Devo, après la scène, vont notamment se consacrer à la réalisation de génériques, de jingles et de chansons publicitaires à Hollywood, recréant tout ce qu’ils avaient vomi durant leur jeunesse. Oublions alors les reformations poussives et saluons un groupe qui, dans son acmé, a symbolisé la liberté créative (musicale comme visuelle) dans un grinçant pied de nez à l’industrie du disque.
Une attitude qui, durant plusieurs décennies, va inspirer plus d’un groupe, de la new wave au rock industriel jusqu’au récent revival post-punk. Même Marty McFly en parle au «Doc» dans le film Back to the Future («Is that a Devo suit?»). Au point aujourd’hui d’avoir ses adeptes, son propre genre (le devo-core, mixe de lo-fi et de ton satirique ayant émergé sur internet dans les années 2010) et, depuis peu, sa série sur YouTube (Devolutionary Times), dans laquelle les trois membres restant de Devo partagent (et expliquent) des vidéos et autres mini-films fraîchement restaurés. Après, à savoir s’ils avaient raison depuis le début sur la décadence et la crétinisation de l’humain, ils laissent le soin au public d’y répondre.
Devo, de Chris Smith. Netflix.