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[Littérature] Soixante ans après, faut-il avoir la nostalgie de l’année 1966 ?


(Photo : dr)

Et si en France, l’année 1966 était celle de l’acmé des trente glorieuses, période de progrès, de plein-emploi, de liberté et d’émancipation? C’est ce qu’avance dans un essai, soixante ans après, l’historien Antoine Compagnon. Retour en arrière.

Était-ce mieux hier? On serait tenté de le croire en replongeant soixante ans en arrière, en 1966, qui a été en France «l’année des minijupes et des cheveux longs», du plein-emploi et de la foi dans le progrès, comme le raconte l’historien Antoine Compagnon dans un livre. «1966 peut être considérée comme le sommet des trente glorieuses», cette période de forte croissance économique qu’a connue la France après la Seconde Guerre mondiale, résume Antoine Compagnon dans un entretien. C’est une année «prodigieuse» et «époustouflante», ajoute l’académicien dans son essai 1966, année mirifique, publié le 8 janvier par Gallimard.

Et pourtant, elle n’a pas laissé un grand souvenir dans la mémoire collective, étant éclipsée par 1968, une année plus spectaculaire avec la révolte étudiante de mai. Antoine Compagnon, qui avait 15 ans en 1966, affirme que cette année a marqué un tournant dans de nombreux domaines – démographique, social, économique, politique et culturel –, dont l’impact se fait toujours sentir soixante ans plus tard. Ainsi, après le baby-boom de l’après-guerre, «les Français se mettent, pour la première fois, à faire moins d’enfants et à prendre plus de vacances», souligne encore le professeur émérite au Collège de France et à l’université Columbia de New York.

Contraception et société d’abondance

«C’est le moment où les Français se rendent compte qu’ils sont plus riches qu’ils ne le croyaient», après avoir surmonté les deux guerres mondiales puis les conflits de la décolonisation, en Indochine et en Algérie jusqu’en 1962. Les Français veulent alors profiter pleinement de la société de consommation et d’abondance : en 1966, la moitié des ménages est équipée d’un téléviseur contre moins d’un quart trois ans plus tôt, tandis que le réfrigérateur, le transistor ou la mobylette se généralisent. «On découvrait le steak tartare, les épices et le ketchup, le poisson pané et la purée en flocons…», raconte la romancière Annie Ernaux dans Les Années, citée par Antoine Compagnon.

C’est le moment où les Français se rendent compte qu’ils sont plus riches qu’ils ne le croyaient

1966 est aussi l’année où le député Lucien Neuwirth dépose une proposition légalisant la contraception orale et où une loi autorise les femmes à signer un contrat de travail sans avoir besoin de l’accord de son mari. Le nombre d’étudiants explose. «Les parents veulent que leurs enfants montent dans l’échelle sociale» même s’il est facile de trouver un emploi sans diplôme, le chômage étant inexistant, relate l’historien. La vie culturelle de 1966 est «euphorique», selon lui. Avec la sortie de films mémorables comme Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, sorti fin 1965, Un homme et une femme de Claude Lelouch (Palme d’or à Cannes) ou La Grande Vadrouille de Gérard Oury, qui restera longtemps le plus grand succès du cinéma français.

La jeunesse «grise» des boomers 

Les intellectuels et les artistes mettent des coups de boutoir à l’ordre moral, notamment les chanteurs comme Serge Gainsbourg. Antoine connaît un beau succès au printemps 1966 avec sa chanson Les Élucubrations («Ma mère m’a dit : « Antoine, fais-toi couper les cheveux ». Je lui ai dit : « Ma mère, dans 20 ans si tu veux »»). Soixante ans plus tard, les jeunes de 1966 sont à la retraite et cette génération des «boomers» est parfois accusée, par les plus jeunes, d’être favorisée et d’avoir creusé les déficits. «On les charge un peu trop», estime Antoine Compagnon. 

Il poursuit : «Personne ne le dit, mais ils n’ont pas connu une jeunesse très riante dans une France des années 1950 «plutôt triste et grise» et où le seul loisir était «le bal du samedi soir». «Et en 1966, les gens vivaient beaucoup moins longtemps, les cancers ne se soignaient pas ou peu», rappelle-t-il. «Les jeunes d’aujourd’hui ont beaucoup plus d’ouvertures pour découvrir le monde, faire du sport ou profiter de la culture», selon lui. Le romancier Pierre Lemaitre, qui sort lui aussi en janvier un nouveau roman sur la France des trente glorieuses, Les Belles Promesses (Calmann-Levy), reconnaît que la France baignait alors dans «l’optimisme» : «C’est la dernière période où, globalement, les Français ont eu une confiance aveugle dans le progrès».

1966, année mirifique, d’Antoine Compagnon. Gallimard.

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