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Marguerite Krier, médiateur scolaire : «Nous sommes leur dernier recours»


«L'objectif n'est pas de "trancher", mais de déterminer s'il faut privilégier une médiation par le dialogue ou une recommandation écrite.» (Photos : fabrizio pizzolante)

Marguerite Krier a été nommée médiateur scolaire en septembre 2025. Elle nous détaille la méthode de son service quand parents et enseignants ne parviennent plus à se parler.

Vous avez pris vos fonctions il y a tout juste quatre mois. Comment s’est déroulée cette période?
Marguerite Krier : Pour moi, cela a été une découverte, alors que je pensais bien connaître le système scolaire, puisque je travaille depuis près de 20 ans au ministère de l’Éducation nationale, de l’Enfance et de la Jeunesse. Mais en réalité, aucune situation n’est pareille à une autre. Chaque dossier a sa propre individualité, avec parfois des difficultés connexes. C’est ce qui fait la richesse de ce travail. Ces trois mois m’ont permis de mesurer à quel point le système scolaire est à la fois riche et complexe, et combien il mérite d’être traité avec toute la finesse nécessaire pour répondre réellement aux besoins des élèves.

Doit-on vous appeler médiateur ou médiatrice?
Nous avons choisi de conserver la dénomination masculine « médiateur scolaire », car c’est celle de la loi, mais cela ne me pose aucun problème.

Quelle est précisément la mission du Service de médiation scolaire (SMS)?
Notre mission principale est de lutter contre le décrochage scolaire. Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour que chaque élève ait un maximum de chances de réussite et, en cas de difficulté, nous essayons de trouver une solution. Nous intervenons au niveau individuel. Un élève, une famille, une école. C’est ce qui nous distingue d’autres institutions plus systémiques. Nous cherchons avant tout à résoudre les situations par le dialogue, en rencontrant les deux parties : d’un côté, l’élève et ses parents, et de l’autre, l’école, le lycée, la direction. Cela nous permet de comprendre ce qu’il s’est passé et de rechercher une solution commune.

Lorsque cela n’est pas possible, nous pouvons rédiger des recommandations adressées à l’établissement ou au service concerné ou au ministre, lorsque la difficulté touche au cadre légal ou à l’organisation du système. Donc, nous agissons au cas par cas, mais un cas particulier peut déboucher sur une recommandation générale.

Le Service de médiation scolaire est rattaché au ministère de l’Éducation nationale. Est-il réellement indépendant?
(Elle sourit) Je pense que oui. Nous travaillons de manière autonome. Le ministre n’intervient pas dans notre travail quotidien, il ne nous dicte ni nos analyses ni notre manière de procéder. La loi du 18 juin 2018 définit clairement nos outils : règlement à l’amiable, analyses, recommandations, rapport d’activité. Le médiateur scolaire est libre d’utiliser ces instruments et de publier ce qu’il estime nécessaire. Structurellement, nous sommes rattachés au ministère, mais fonctionnellement nous sommes indépendants. Cela a d’ailleurs été confirmé par une question parlementaire (NDLR : n°882) portant sur notre rapport d’activité 2022/2023.

Pouvez-vous présenter votre équipe?
Nous sommes actuellement onze : sept médiateurs, trois personnes pour l’administration et une pour l’accueil. Nous veillons à recruter des profils complémentaires, comme des psychologues, des juristes, des pédagogues et des travailleurs sociaux. Nous accordons une importance particulière à la communication non violente, avec des formations régulières. L’écoute, la compréhension des besoins et des préoccupations des uns et des autres, c’est le cœur de notre travail.

Concrètement, qui fait appel à vous?
Les élèves majeurs, les parents d’élèves mineurs et les agents de l’Éducation nationale. Il y a cependant une limite, puisque les élèves mineurs ne peuvent pas nous saisir seuls, il faut la signature d’un parent. En pratique, ce sont surtout les familles qui nous contactent. Elles arrivent ici vraiment avec un sentiment parfois de mal-être ou que nous sommes leur dernier recours, un peu une dernière chance. Les enseignants nous appellent plutôt pour demander conseil ou orienter vers nous.

Dans quels cas êtes-vous compétents?
Nous intervenons dans trois grands domaines : le maintien scolaire et la prévention du décrochage, l’inclusion scolaire et l’intégration scolaire. Nous n’intervenons pas, par exemple, pour les maisons relais ou pour les conflits internes entre enseignants. Et surtout, nous n’intervenons qu’en dernière instance. Les démarches locales doivent avoir été entreprises auparavant. Quand on constate qu’un interlocuteur (titulaire de classe, directeur d’école…) n’a pas encore été contacté, on renvoie vers lui. Par exemple, on a beaucoup de personnes qui viennent directement chez nous parce qu’elles cherchent une inscription dans un lycée, alors que la première place où aller, c’est la Maison de l’orientation.

Comment procédez-vous lorsqu’un conflit vous est soumis?
Nous travaillons souvent en binôme, pour croiser les regards, puis nous discutons des dossiers en équipe. L’objectif n’est pas de « trancher », mais de déterminer s’il faut privilégier une médiation par le dialogue ou une recommandation écrite. On peut donner des pistes, mais la décision finale appartient soit aux parties, soit, dans certains cas, au ministre.

Vous arrive-t-il de devoir intervenir très vite?
Cela dépend, mais souvent les familles qui nous contactent sont souvent dans la détresse et ne peuvent attendre. Par exemple, à la veille d’un conseil de discipline ou lorsqu’un élève n’a pas pu s’inscrire à temps.

Votre rapport d’activité 2023/2024 montre plus de réclamations au secondaire qu’au fondamental. Pourquoi?
En 2018, au début de la création du SMS, il y avait légèrement plus de demandes au fondamental, puis une égalité et enfin ça a commencé à être davantage le secondaire, ce qui a sans doute été lié à la mise en œuvre décalée de l’inclusion. En plus, le secondaire est plus complexe : pour trouver son parcours, il faut être bien informé. Il y a davantage de filières, d’interlocuteurs, de procédures. Cela génère logiquement plus de situations conflictuelles. Et puis, il y a les hormones aussi des jeunes (elle sourit) qui parfois amplifient les tensions.

Quand un jeune décroche, qu’est-ce qui se passe autour de lui?
Il existe un dispositif dans les lycées, des services d’accompagnement et les SePAS, et, au-delà, des interventions et échanges destinés à donner des objectifs et une vision aux élèves. À cet âge-là, beaucoup remettent tout en question et perdent confiance, l’enjeu est aussi de redonner des perspectives.

L’obligation scolaire jusqu’à 18 ans entrera en vigueur en septembre 2026. Ça changera quoi?
Actuellement, le chiffre du décrochage scolaire est d’environ 1 800 par an. On est autour de 8% et on se situe un peu en dessous de la moyenne européenne. L’objectif est de mieux suivre les 16-18 ans pour pouvoir les orienter et les accompagner jusqu’à un diplôme. Et pour des jeunes qui ne se retrouvent pas dans un cadre très académique, il existe des offres plus pratiques, comme les Centres d’insertion socioprofessionnelle.

«Nous sommes fonctionnellement indépendants»

Avec l’alphabétisation en français, vous anticipez des conflits?
À chaque fois qu’une nouvelle mesure est mise en place, il y a des sources de malentendus, même avec la meilleure volonté du monde. L’alphabétisation en français est une mesure ambitieuse, on s’attend à avoir à traiter la question du choix, qui est un enjeu important pour les parents.

Vous travaillez aussi à « garantir une égalité de parcours », donc à l’inclusion. Où cela coince-t-il le plus souvent?
Beaucoup de ressources existent déjà, mais il y a encore des défis. Du côté « systémique », ce n’est pas notre service qui fait l’observation globale, mais sur le terrain on voit que la coordination, la concertation et parfois l’acceptation restent des points sensibles, comme l’a constaté l’OEJQS lors de la journée « All Inclusive » organisée le 23 octobre 2025. C’est aussi un fait que les parents peuvent refuser une mesure inclusive, la décision finale leur appartient. Certaines mesures peuvent être perçues comme une mise à l’écart du groupe-classe plutôt que comme une aide, et c’est typiquement là qu’on intervient pour clarifier.

Quelle est l’injustice scolaire la plus sous-estimée, selon vous?
Quand plusieurs difficultés se cumulent, un élève peut devenir très vulnérable. Et par manque de temps ou d’attention, il peut être catalogué comme « élève difficile ». Pour moi, la grande injustice, c’est de stigmatiser un élève comme difficile au lieu de voir sa vulnérabilité.

En ce moment, qu’est-ce qui vous préoccupe le plus?
Les situations de décrochage pour raisons de santé mentale. On voit des élèves qui n’arrivent plus à se présenter aux cours quotidiennement, en phobie scolaire ou en suivi psychiatrique. Le Centre de développement socio-émotionnel intervient de plus en plus, mais c’est clairement un phénomène qui nous préoccupe.

Si vous pouviez changer quelque chose immédiatement dans l’école, ça serait quoi?
(Elle réfléchit) Je donnerai de l’écoute… et du temps. Il faudrait prévoir des lieux de rencontre agréables à l’école, où parents et enseignants puissent s’asseoir à l’aise et discuter d’une situation. Quand il est question de l’avenir d’un enfant, ce qu’il y a de plus précieux pour les parents, le risque de mauvaise compréhension est particulièrement élevé. Prendre le temps de clarifier, en amont, éviterait déjà beaucoup de conflits.

Nous sommes en début d’année. Comme le veut la tradition, que pouvons-nous vous souhaiter?
Que le Service de médiation scolaire soit reconnu comme une ressource fiable, au service des élèves, des parents et des professionnels. Parfois, des professionnels nous perçoivent comme un contrôleur, or l’idée est d’aider à trouver une solution. On n’est pas là pour punir ou décerner des mauvais points, on est là pour faciliter la communication et la solution, dans l’intérêt de l’élève. J’aimerais aussi, comme le souhaitait ma prédécesseuse, madame De Pina, que le SMS soit régionalisé. Et que les élèves mineurs puissent un jour nous saisir directement, comme le prévoit la Convention internationale des droits de l’enfant.

 

Pour Marguerite Krier, «la grande injustice, c’est de stigmatiser un élève comme difficile au lieu de voir sa vulnérabilité».

Repères

État civil. Marguerite Krier est née le 4 janvier 1971. Elle est mariée et a deux enfants.

Formation. Elle est titulaire d’un diplôme universitaire en médiation de l’Uni (2002-2005), d’une licence en travail social de l’université libre de Bruxelles (1994-1996) et d’un diplôme d’infirmière graduée sociale de l’Institut supérieur belge de nursing (1990-1994).

Carrière. Elle a d’abord travaillé dans le secteur médico-social avant de rejoindre en 2003 le ministère de l’Éducation nationale. Elle y a occupé successivement des postes à responsabilités dans les domaines de la scolarisation des enfants étrangers, des relations institutionnelles et des droits de l’enfant.

Poste actuel. Depuis septembre 2025, Marguerite Krier exerce les fonctions de médiateur au maintien, à l’inclusion et à l’intégration scolaires. Son mandat court sur sept ans.

Le SMS. Depuis la rentrée, le 15 septembre, jusqu’à ce jour, le SMS a reçu 113 réclamations (contre 109 à la même date un an plus tôt). Parmi elles, 12 relèvent de l’inclusion, 4 de l’intégration, 63 du maintien scolaire et 28 n’entrent pas dans son champ de compétence, mais mobilisent néanmoins du temps.

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