La retraite, l’État y pense pour des raisons budgétaires. Les jeunes actifs rarement. Ceux qui s’en approchent l’espèrent autant qu’ils la redoutent. Dans cette série, des pensionnés du pays racontent leur retraite, pour dépasser les clichés.
Aujourd’hui, direction Ernster pour rencontrer Elise Houwen. À 81 ans, cette femme pleine d’humour et d’autodérision est à la retraite depuis 20 ans. Elle nous accueille dans l’église désacralisée de la commune, un lieu où elle passe de nombreuses heures par semaine, non pour prier mais pour gérer, avec d’autres bénévoles, une association.
Quelle était votre profession?
Elise Houwen : J’étais institutrice. C’était le seul métier que j’envisageais. J’ai fait des études pour ça, j’ai d’ailleurs été la seule de ma famille à en faire, à l’époque, ce n’était pas évident. J’ai exercé ce métier pendant 40 ans, avec beaucoup d’amour et de passion. C’est très valorisant : on voit les enfants évoluer, progresser.
Plus jeune, comment imaginiez-vous que cette période allait se dérouler?
Je ne savais pas vraiment comment ce serait. Ce que je savais, en revanche, c’est ce que je ne voulais pas : rester là à ne rien faire. Ça me faisait très peur. Pas être sans occupation, mais sans tâche valorisante.
C’est ce qui vous inquiétait le plus?
Oui, ne plus servir à rien. Quand on est institutrice, on est utile tous les jours. On a une place. Tout à coup, cette place disparaît. Personne n’a plus besoin de vous. Mon mari continuait à travailler, moi je n’allais pas passer ma journée à nettoyer la maison. Je m’étais dit que j’aurais enfin le temps de lire. Mais ça ne remplit pas tes attentes de lire, parce que c’est toujours des histoires de quelqu’un d’autre (elle sourit). Ah! je m’étais dit que j’aurais du temps pour coudre et tricoter. Je ne m’y suis jamais mise.
J’ai d’abord ressenti une tristesse, une perte
Ce n’est pas évident de renoncer à un métier qu’on aime.
J’ai trouvé cela très, très difficile. Je m’étais blessée au genou, pendant des mois, je suis allée à l’école en ayant mal. Je me suis dit : maintenant le genou, l’année prochaine peut-être le pied, puis ce sera encore autre chose… Les enfants ont droit à quelqu’un qui est mobile, qui se sent bien, c’est pour ça que je suis partie à la retraite, j’aurais pu continuer encore un peu.
Qu’est-ce qui vous a le plus surprise quand vous êtes partie à la retraite?
Le grand changement, c’est la disparition de la structure. Quand on travaille, la journée est organisée. À la retraite, il faut recréer un cadre.
Avez-vous un souvenir marquant de vos premières semaines?
Le premier jour de la rentrée scolaire, je suis allée près de l’école. Mes collègues m’avaient dit, avant les vacances, de venir ce premier jour. Mais j’étais vraiment de trop, personne ne faisait attention à moi, ce qui était normal (elle rit). Là, j’ai compris que je n’avais plus rien à faire là. Ça a été un choc. Je croyais que l’école ne pourrait plus fonctionner sans moi, que j’étais indispensable. J’étais tellement convaincue que mon rôle était crucial… et puis on réalise que l’école continue très bien sans nous (elle rit à nouveau).
Par quelles phases êtes-vous passée depuis 2005?
J’ai d’abord ressenti une tristesse, une perte. Mais j’ai eu de la chance car cette année-là, mes deux dernières petites-filles sont nées en novembre et en décembre, et ça m’a tout de même donné un peu de travail et de structure (elle sourit). C’était une phase où elles avaient besoin de moi. Cinq ans plus tard, une autre étape est arrivée quand mon mari est parti à la retraite à son tour. Je n’étais plus seule dans ma cuisine. Oh, ça, c’était dur (elle rit). Quand il était cultivateur, il était très peu à la maison, je pouvais faire ce que je voulais. Et là, tout à coup, il y avait quelqu’un qui voulait aussi faire ce qu’il voulait. C’était là un peu le problème. Le temps de s’ajuster, de trouver son rythme. Nous avons dû faire tous deux des concessions.
C’est une liberté qu’on n’avait pas avant
À quoi ressemble une journée typique aujourd’hui?
Je me lève vers 7 h, je prends tranquillement mon café, je fais les mots croisés du journal. Puis un peu de ménage et la cuisine. Après le repas, toujours une petite sieste. L’après-midi, soit je suis engagée à l’association, soit on fait quelque chose avec mon mari. Le soir, je m’accorde une demi-heure de quiz à la télévision – avant, je la regardais très peu. Ensuite, je fais encore des petites choses sur l’ordinateur pour l’association. Puis mon mari et moi jouons aux cartes. Nous allons nous coucher vers 23 h. Plus tôt, la journée serait trop courte.
Vous êtes-vous découvert une nouvelle passion?
Pendant toute ma vie, j’ai fait du bénévolat dans les associations de mon village, j’ai donné des leçons supplémentaires aux enfants sans contrepartie. Alors à la retraite, j’ai continué. J’ai participé à la rédaction de livres, mais ça ne m’occupait pas beaucoup. Et en 2016, quand on a vu à la télévision tous les réfugiés qui n’avaient rien, avec d’autres bénévoles on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose. On a lancé un appel pour des grosses marmites et des bottes pour la jungle de Calais, en France. En deux jours, le bureau paroissial était plein de dons. Alors on a pensé : si c’est si facile que ça, on peut continuer (elle rit). C’est comme ça qu’on a lancé le magasin social de l’ASBL Sozialhëllef Iewescht Syr. Maintenant, on a 150 familles qui viennent pour retirer des vêtements, de la vaisselle ou des petits meubles donnés par d’autres familles.
Avez-vous connu une différence de niveau de vie à la retraite?
Non. J’ai honte de le dire, mais financièrement, on ne le remarque pas. C’est très bien, mais quand je regarde tous les autres, les pauvres qui… (elle indique d’un geste le local de l’association).
Qu’appréciez-vous dans ce rythme de vie?
C’est une liberté qu’on n’avait pas avant, ça c’est sûr. La liberté de dire : « Aujourd’hui, on va voir les enfants », « Aujourd’hui, on garde le petit chien ». Et tout cela, j’aime.
Quel est le cliché le plus faux sur la retraite?
Qu’elle est faite pour se reposer. C’est faux. La retraite est faite pour rester vivant.
Quel conseil donneriez-vous à un jeune qui vient de commencer sa vie professionnelle?
Faites votre métier avec plaisir. Et, s’il n’y a plus de plaisir, changez.
Et à celui ou celle qui approche de la retraite?
N’ayez pas peur.
Avez-vous des projets aujourd’hui?
Oui, continuer jusqu’à 100 ans! (elle rit)
(Photo : i.s.)