L’ASTI a dévoilé mercredi un document mettant la lumière sur un désamour de plus en plus flagrant pour la langue française et appelle les politiques à agir au plus vite, au nom de la cohésion sociale.
«Le multilinguisme est un trésor culturel et qui voudrait appauvrir un tel trésor ?» Si la présidente de l’Association de soutien aux travailleurs immigrés (ASTI), Claire Geier, emploie cette rhétorique, c’est parce que cette richesse nationale serait justement en train d’être menacée. Au nom du vivre-ensemble pour lequel elle agit depuis 45 ans, l’ONG a dévoilé ce mercredi un document sur la place préoccupante de la langue française au Grand-Duché.
«La situation est paradoxale puisque le français est, à la fois, une langue extrêmement parlée, mais aussi négativement connotée», résume la présidente, qui s’appuie sur un travail d’une quinzaine de pages réalisé en collaboration avec des professeurs du secondaire et de l’université, des fonctionnaires, des éducateurs, des parents d’élèves et des représentants d’élèves. À partir d’échanges avec ces différents acteurs du milieu scolaire, l’ASTI a décidé de publier ce bilan «pour embarquer les autorités à aller plus loin sur ce sujet qui nous semble ancien, un peu sournois et qui peut être source de danger pour le vivre-ensemble».
Le français, une matière mal aimée
En préambule, l’association tient à préciser qu’elle ne milite pas pour que le français soit favorisé, mais pour la coexistence équilibrée, a minima, des trois langues officielles. En l’occurrence, la langue de Molière est celle qui se trouverait en mauvaise posture.
Siggy Koenig, membre du conseil d’administration de l’ASTI, explique l’origine de ce constat : «Nous avons été informés que l’on disait à des lycéens voulant aller en classe francophone que ce n’était pas une bonne idée, qu’ils auraient des problèmes à l’emploi et que c’était pour les étrangers». En dehors du cadre scolaire, l’association ajoute que l’usage du français, excepté les petits mots du quotidien, est en retrait. Surtout à l’écrit dans les échanges privés ou les documents administratifs.
Le rapport note aussi que les propos des responsables politiques reflètent ce désintérêt, puisque ces derniers font «exclusivement référence au luxembourgeois lorsqu’ils parlent de langues».
La jeunesse, elle, chercherait à éviter le français dès que possible. Parmi les derniers lauréats du bac, de 63 % à 84 % (selon l’année) des lycéens ont fait le choix d’abandonner le français au profit de l’allemand lorsque leur filière le leur permettait.
Une fois en études supérieures, «l’intérêt pour les universités francophones est aussi en perte de vitesse». Tandis que le nombre d’inscrits dans un établissement anglophone ou germanophone a augmenté de 355 % entre 2004 et 2023, la hausse est quasiment deux fois moindre pour les facs belges ou françaises (+185 %).
«Ce n’est plus la langue de l’élite»
Une fois le constat délivré, l’ASTI tente d’y trouver des causes, à commencer dans l’enseignement. «Des efforts ont été faits ces deux dernières décennies pour trouver de nouvelles méthodes d’apprentissage, mais nous ne savons pas si elles sont appliquées», note Siggy Koenig. «Et je crois que le ministère ne le sait pas non plus.»
De cet apprentissage délicat découlerait de la peur, de la frustration et un désamour pour le français qui toucherait aussi bien les élèves que leurs professeurs, dont «beaucoup disent ne pas se sentir à l’aise pour l’enseigner et motiver les enfants».
Autre piste : l’image que renvoie l’emploi du français. «Ce n’est plus la langue de l’élite, c’est devenu celle des femmes de ménage, des garçons de café, des vendeuses et la langue des immigrés.» De fait, le rapport évoque les courants réactionnaires et conservateurs qui rejettent autant l’étranger que sa langue.
Pour Claire Geier, le déclin du français est à enrayer d’urgence, car «ce sujet débouche sur énormément de points centraux qui dessinent l’avenir d’une société, dont l’éducation, le vivre-ensemble, la stigmatisation et la culture». L’ASTI appelle ainsi les politiques à clamer la valeur du multilinguisme, à œuvrer dans ce sens et à mener une enquête sur la perception du français dans la population.
Pour l’enseignement, l’ONG propose d’instaurer un cadre convivial et sans notes afin d’échanger sans peur. «On a besoin de dire aux jeunes que c’est bien de changer de langue en pleine phrase, c’est une richesse», insiste la présidente, qui appelle plus largement les résidents à s’en rendre compte et à protéger cette richesse.