Ray Charles chantait Georgia on My Mind, le réalisateur Levan Koguashvili célèbre, lui, le «Guria state of mind» avec son nouveau film, chronique tragicomique de la Géorgie rurale au temps de la guerre civile.
Un concours de beauté où le premier prix est un robot mixeur; un instructeur militaire qui interdit à des écoliers de fumer car «c’est un mauvais exemple pour la jeunesse», avant de leur enseigner comment bien lancer une grenade; le maire du village reclus dans son immense bureau avec une chèvre pour seule compagnie; un lit confisqué en guise de remboursement de dette. Ces scènes, aussi absurdes que terriblement réalistes, émaillent Guria, le nouveau long métrage de Levan Koguashvili, qui dresse un portrait de cette région défavorisée de l’ouest de la Géorgie à l’époque de la guerre civile (1991-1993). «Je crois que les tragédies doivent être racontées sous forme de comédies», assurait le réalisateur lors d’un entretien au Quotidien, mercredi, en marge de sa venue au festival CinÉast. «Cela ne rend pas ces histoires moins tragiques. Au contraire : de cette manière, elles gagnent en profondeur.»
Pour son quatrième film de fiction, le Géorgien de 53 ans croise les trajectoires d’une poignée de personnages autour d’un cultivateur de noisettes veuf, Zuriko (Kakhaber Tcholadze) : il y a Gela (Vamekh Jangidze), son meilleur ami, Maia (Natia Nikolaishvili), la professeure de chant dont il tombe amoureux, Achi, son fils, Beso, le rival de ce dernier, Eka, la jeune fille dont s’entichent les deux ados… Dans ce village anonyme de Gourie, la vie est rythmée par les coupures d’électricité, les leçons de maniement des armes, les attaques de bandes armées dignes d’un western… «La Gourie est une région fascinante, raconte Levan Koguashvili : c’est le coin le plus pauvre du pays, mais ses habitants sont des gens bourrés de talent.» Originaire de Tbilissi, le réalisateur connaissait la région pour y avoir «passé des étés en famille, dans les années 1980, à une époque de paix», mais ne s’y est réellement intéressé qu’après la lecture d’un roman sur l’enfance de l’auteur dans les années 1990, à partir duquel il a voulu «inventer la trame narrative qui manquait dans le livre».
Retour aux années 1990
Pour entamer ses recherches, le cinéaste a retrouvé à la fois ses réflexes de cinéaste et d’ancien reporter (son premier job, de ses 17 à ses 19 ans, pour lequel il a notamment couvert la guerre civile géorgienne) : «Je suis allé en Gourie pour récolter des histoires, rencontrer des personnages. Sur mon téléphone, j’ai enregistré des tas de photos, de vidéos, de sons, que j’ai montés dans un petit essai documentaire de dix minutes.» Quand il a considéré avoir «suffisamment de matériel pour un film», il a transmis ses documents à Boris Frumin, un «scénariste fantastique» et collaborateur régulier depuis qu’il a suivi ses cours à l’université de New York.
Beaucoup de choses ont changé depuis les années 1990, sauf la pauvreté
Levan Koguashvili, réalisateur
Pendant que Frumin rédigeait les premières versions du scénario, Koguashvili continuait son travail de recherche en Gourie : «J’entendais de plus en plus d’histoires dingues qui se déroulaient dans les années 1990, alors j’ai dit à Boris : « Il faut qu’on change d’époque. »» Qu’est-ce qui aurait été différent si le film se déroulait de nos jours, comme imaginé à l’origine? «Pas de bandits sur la route, pas de coupures d’électricité, pas d’épouses kidnappées, pas de robot mixeur pour la gagnante du concours de beauté, pas d’animaux errants, pas de chirurgie sauvage», énumère le cinéaste en riant. En gros, rien de ce que le film contient de plus déjanté. «Beaucoup de choses ont changé depuis les années 1990. Presque tout, en fait, sauf la pauvreté», résume Levan Koguashvili.
Le Luxembourg, un «soutien précieux»
De la même manière, il a opté pour un tournage en noir et blanc après avoir réalisé que l’esthétique désirée, dominée par des couleurs fades, était «gâchée» par le vert très prononcé des paysages de l’automne subtropical. Le tournage lui-même a été «compliqué», faute de financements suffisants. «On a pu tourner une grande partie du film, mais on savait dès le départ qu’il faudrait s’arrêter pour trouver plus d’argent», raconte-t-il. «Ça a pris plus de temps que prévu…» Dans cette coproduction entre sept pays (Géorgie, Suisse, Luxembourg, Bulgarie, Turquie, Norvège et Arabie saoudite), «Tarantula et le Luxembourg étaient présents dès le tout début, et leur soutien a été extrêmement précieux, pas seulement financièrement, mais aussi créativement», ajoute le réalisateur, citant notamment le travail de la monteuse, Pia Dumont.
Comme Brighton 4th (2021), le précédent film de Koguashvili, Guria a été choisi pour représenter la Géorgie aux prochains Oscars. «Quand on n’est pas soutenu par un gros distributeur américain – Neon, A24, Sony, Netflix… –, ces campagnes sont toujours très compliquées pour des petits films comme les nôtres», regrette le cinéaste. «Les votants sont ouverts à un type de cinéma différent, mais de là à ce que ces films soient remarqués…» Alors Levan Koguashvili s’intéresse plutôt à «poursuivre (s)es objectifs artistiques», comme la «comédie documentaire sur la pandémie» qu’il est en train d’écrire. Comme Guria et ses autres films, ce prochain projet «sera vu comme un film d’auteur, mais que j’ai conçu pour le grand public». «Guria a cette qualité : c’est une histoire d’amour, c’est une histoire d’amitié, c’est un univers étrange mais qui est plein d’humour, avec une musique qui est à la fois une partie réelle de cet univers et qui amène de la pure émotion. Ces éléments sont censés fonctionner avec toutes les audiences.»
Guria, de Levan Koguashvili. Sortie le 11 novembre.