Derrière la violence de la Grande Guerre, Lukas Dhont raconte la passion entre deux soldats au cœur de ces cabarets chargés de distraire les troupes. Un acte de résistance récompensé de deux prix d’interprétation à Cannes.
Il y a quelques mois seulement, Emmanuel Macchia était un simple étudiant en architecture du paysage. Mais en mai dernier, ce jeune Belge âgé de vingt ans a décroché le prix d’interprétation au festival de Cannes avec le Français Valentin Campagne, 22 ans, avec qui il partage l’affiche de Coward de Lukas Dhont. «C’est totalement fou!», avait-il déclaré avant la projection sur la Croisette de ce film sur une passion cachée entre deux jeunes soldats, dans le chaos des champs de bataille belges de la Grande Guerre. Son camarade de jeu, lui, s’est déjà montré sur grand écran, notamment dans Dosssier 137 de Dominik Moll.
L’histoire est belle : Emmanuel Macchia n’avait jusque-là jamais fait de théâtre ou joué dans le monde du film, mais sa vie a été «intrinsèquement changée» par le tournage. «C’était vraiment un autre monde, une découverte. J’ai essayé de reprendre mes études en architecture mais c’était impossible», dit-il. Sa présence magnétique à l’affiche de Coward, troisième film de Lukas Dhont (après Girl et Close), le cinéaste belge, tient au hasard qui lui a fait croiser la route du réalisateur et de son directeur de casting, qui arpentaient les abords de son école d’architecture, en quête de leur premier rôle.
Déguiser en femmes
«Ça m’a fait rire de les voir tous les deux dans cet endroit perdu. Ils m’ont vu sourire et ils sont venus me parler du film», se souvient-il. Trois mois ont ensuite été nécessaires pour entrer dans la peau de Pierre, jeune appelé que le fracas de la guerre et l’attirance pour Francis (Valentin Campagne) poussent à intégrer ces groupes de soldats qui étaient chargés de distraire les troupes en montant de petits cabarets près du front.
«On a eu deux jours de service militaire, des cours d’histoire, de danse, de chant, des entraînements avec des chevaux», rembobine Emmanuel Macchia, qui savait peu de choses sur la guerre de 1914-1918, et encore moins sur ces soldats qui se travestissaient et chantaient pour distraire les troupes. «Je ne savais absolument pas qu’il y avait des soldats belges qui se déguisaient en femmes et je ne sais pas pourquoi ils ont caché ça», dit le jeune acteur.

(Photo : diaphana distribution)
L’idée du scénario a germé chez Lukas Dhont quand il est tombé sur une photographie de soldats de la Première Guerre mondiale qui avaient créé des jupes avec des sacs de sable et des bijoux avec des munitions. «On a ensuite retrouvé plein d’autres clichés de ces hommes qui, juste derrière les tranchées, étaient en train de mettre en place un petit spectacle pour les autres, sachant que peut-être c’était le dernier qu’ils verraient de leur vie», explique le réalisateur de 34 ans.
Jeune pianiste en Ukraine
«Comme jeune créateur, ça m’a vraiment ému que, même dans ces conditions-là, ces hommes aient toujours essayé de fuir dans leur tête, d’utiliser leur imagination comme une échappatoire», souligne-t-il. Lukas Dhont y voit un parallèle avec une récente vidéo Instagram d’un jeune pianiste en Ukraine. «Il est en train de jouer et, à un certain moment, il y a des explosions vraiment à quelques mètres de lui. C’est comme si son bâtiment était en train de s’effondrer et la première chose qu’il fait, c’est de continuer à jouer», assure-t-il.

(Photo : diaphana distribution)
«C’est un peu tout ce qu’il nous reste, dans ces moments de violence, dans ces moments de brutalité et de trauma : essayer de survivre, essayer de vivre!», dit-il. «J’espère que ce film va permettre à des jeunes hommes, des jeunes filles, des jeunes personnes vraiment à pouvoir s’aimer eux-mêmes», a-t-il déclaré en recevant son prix à Cannes. «J’ai juste envie de dire que c’est possible d’être maladroit, de ne pas comprendre les autres. Je tiens à rappeler l’importance de danser, de vivre, d’aimer», a déclaré pour sa part Valentin Campagne.
Coward, de Lukas Dhont.